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Raphaël Quenard, Nicolas Bedos et Raphaël Enthoven partagent tous le même cauchemar. Au cœur de la nuit, ils sont visités par la voix de Laurène Marx, metteuse en scène, autrice et troll acharnée des mascu sur les réseaux. Dans le tout petit milieu du théâtre français, sa verve impitoyable avait fait l’effet d’une détonation. Avec Un temps sois peu en 2022, elle imposait sa vision : format stand-up, zéro budget scéno, humour caustique et haute charge politique. Avec Jag et Johnny l’année qui suitLaurène Marx déléguait l’interprétation à une comédienne. Le spectre de la dramaturge semblait hanter l’interprète, le jeu se faisait hésitant. Après un second solo en 2024, Je vis dans une maison qui n’existe pas, Laurène Marx tient le cap dans sa dernière pièce, Portrait de Rita, et propose de nouveau un format biographique, plus percutant encore que sa première création. 

 

TROIS FEMMES 

 

Rita Nkat Banyang – la « Rita » du titre – vivait heureuse à Yaoundé. Elle y faisait du commerce, aimait visiter ses proches et trainait parfois sur une application de rencontre. C’est là qu’elle rencontre Christian, un Belge plutôt insistant. Il vient la visiter, tombe fou amoureux et lui fait les yeux doux : « tu devrais venir vivre avec moi, en Europe ». Au départ, ça ne lui dit rien du tout. Et puis, il insiste tant qu’elle finit par venir le voir, son pays. Une fois sur le sol wallon, le piège se referme. C’est le début d’une histoire d’emprise, de maltraitances racistes et de violences institutionnelles. Pour raconter cette trajectoire, Laurène Marx a d’abord envisagé d’inviter la principale intéressée sur scène mais la charge est trop lourde et les traumas encore à vif. Elle se ravise et invite la comédienne Bwanga Pilipili à incarner Rita, ou plutôt, à la « raconter ». Sur le plateau, la voix de l’actrice est comme une ritournelle : : « Rita dit ceci, Rita fait cela. » Dans un jeu tout en tension, elle décrit les abus et la monotonie du plat pays belge, se laisse habiter par le ton nasillard de la belle-mère ou l’air benêt de son compagnon — des imitations très drôles, loin de tout misérabilisme. Sans décor, les langues des trois femmes se mélangent et font théâtre. On en viendrait même à regretter les inserts musicaux, quasi superflus. Une réussite d’autant plus éclatante quand on sait combien la metteuse en scène rechigne à recourir aux fioritures du théâtre bourgeois de divertissement. Le Portrait de Rita est un pied-de-nez à celles et ceux qui pensent la dramaturgie comme une succession d’effets visuels. Le langage est une lame : bien aiguisé, il se suffit. 

 

RACISTE ? MOI ? 

 

Construite autour d’une scène traumatique, la pièce revient sur l’agression policière dont ont été victimes Rita et son fils en 2023. Un jour, la directrice appelle la jeune mère : « votre enfant a fait des bêtises » répète-t-elle. Quand Rita arrive à l’école de Mathis, 9 ans, elle reste sans voix. Sur la gorge du petit, elle voit le genou d’un policier. C’est parce que la directrice est très en colère, vous comprenez. Cette « bavure », comme l’appelleront les médias belges et français, est un point de bascule pour Rita, tombée enceinte de Christian juste avant leur séparation. Là encore, le jeu de Bwanga Pilipili ne déçoit pas, on vit la scène. La comédienne reproduit les mimiques de la directrice et de la policière, se délecte de la white innocence pour mettre les spectateurs face à leur propre déni. Les regards inquisiteurs, les remarques essentialistes, l’hostilité omniprésente : l’écriture de Laurène Marx rappelle le dispositif du film Get Out (2017) de Jordan Peele. En terres hostiles, la succession de micro-agressions nourrit la paranoïa du sujet racisé, de quoi lui faire perdre pied de la plus insidieuse des manières. 

 

Portrait de Rita est plus qu’une énième pièce porte-voix, c’est un objet scénique débarrassé du bon sentiment humaniste : oui, on peut faire du théâtre de témoignage sans être mièvre. Au contraire, Laurène Marx fait place au désir de revanche, voire à la cruauté. Dans une scène cruciale, Rita visite sa belle-mère sur son lit de mort dans l’idée de lui octroyer son pardon. Elle ne récolte qu’un flot d’injures racistes. Face au mal incurable, point de miséricorde : Rita ne peut que souhaiter la mort de la vieille, en imitant sa voix chevrotante de mourante. De quoi choquer ? Mais n’est-ce pas pour cela que le théâtre avait été pensé au départ ? Pour faire « catharsis » ? 

 

 

 

Portrait de Rita de Laurène Marx, jusqu’au 30 septembre dans le cadre du Festival d’Automne au Théâtre Ouvert, Paris


⇢ les 8 et 9 janvier 2026 aux Quinconces, Le Mans

⇢ du 20 au 30 janvier au TNS, Strasbourg

⇢ le 18 février à l'Université de Lille

⇢ du 3 au 21 mars au Théâtre National Wallonie-Bruxelles (Belgique)

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