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Vous êtes diplômé de l'École supérieure d'art et de design de Grenoble, et avez suivi une formation à la peinture traditionnelle chinoise à l'Université de Shanghai. Comment appréhendez-vous cette interculturalité ?

Cette introduction à la peinture traditionnelle chinoise a été une précieuse porte d’entrée sur la culture de ce pays. Apprendre à tracer des caractères chinois au pinceau, sur des feuilles de papier, sans en comprendre leurs sens, et cela deux semaines après être arrivé à Shanghai, c’était très déstabilisant, mais ça m’a poussé à me raccrocher à une forme primaire de l’activité : le pinceau, l’encre, le papier, le trait, l'absorption de l’encre par le papier, le geste, la forme. Cette expérience a nourri ma curiosité et ma volonté de comprendre, c’est ce qui m’a fait m’établir à Shanghai pendant quatre ans.

Ce que je retiens de tout ça, et que j’ai toujours présent à l’esprit, c’est qu’un autre monde existe, des façons de faire, de voir le monde qui sont fondamentalement différentes de notre héritage judéo-chrétien occidental. Ça m’a fait prendre conscience du poids de l’héritage culturel qui nous construit et du carcan des convenances liées à chaque culture.

 

Vous utilisez la peinture à l’huile, selon une palette de couleurs vives, mais aussi le graphite pour représenter des scènes de manifestations et de luttes urbaines, figuratives. Qu’est-ce qui préside au choix de la technique ?

Rien de plus que la volonté de faire un dessin, ou de faire une peinture, et donc d’utiliser des graphites pour les dessins, ou bien de l’huile pour la peinture. Le choix de l’huile découle de la qualité supérieure des couleurs et des possibilités techniques que cette peinture offre par rapport aux autres. L’huile permet tout, c’est la reine des peintures, il faut juste prendre le temps, et lui donner du temps.

Ensuite, le dessin est très souvent la première étape de la construction de l’image, le temps du travail où je me concentre sur la composition : ajouter, retirer des éléments, décomposer l’image pour comprendre, recomposer pour la sortir de son état d’actualité ou de trace. Si cela me convient et me convint, elle peut devenir une esquisse colorée sur papier ou toile de format réduit, pour éventuellement donner suite à une peinture grand format.

                           Middle Edge, 2014.Peinture à carrosserie et huile sur toile, 320 x 200 cm (diptyque).

Vous vous inspirez de l’image photojournalistique puisée dans les médias. Quelle est votre méthode, et quels sont vos critères de sélection des images ?

Il ne me semble pas avoir une méthode, et il me semble que je ne choisis pas plus les images qu’elles me choisissent. Ça tient davantage de la rencontre que du choix, c’est une observation du monde dans lequel je m’inscris. Pareillement à cette expérience de vie en Chine, c’est la curiosité et une certaine volonté de comprendre qui m’amène à ces images. Ça vaut aussi pour les peintures dont les sources ne proviennent pas d’images puisées dans les médias.

 

Qu'est-ce qui vous intéresse dans les mouvements de révolte populaire ?

Ces mouvements sont la preuve que l’humanité n’est pas dupe, qu’elle réagit et qu’il y a une volonté de résister face à des réglementations de plus en plus prégnantes, qui ne prennent plus la peine de consulter les administrés à qui elles s’appliquent. L’humain n’est plus considéré comme un individu propre, capable de penser, d’agir, de construire, bref de vivre, mais comme une masse à gérer. Et ce refus de la considération de l’individualité de chaque être humain, couplé à ces valeurs centrales presque uniques que sont le bien et le profit, et qui constituent le cœur de notre système social, entrainent des injustices et indignations qui deviennent révoltes.

Donc, heureusement que l’homme se dresse encore. Et il me semble que c’est la seule révolte valable, celle de l'humain qui devient individu. La seule valable, car c'est la seule qui ne soit pas un mouvement de masse décérébré et dogmatique, se concluant indubitablement par une servitude volontaire, un abandon de soi et une destruction de l’individu. Je serai préoccupé si cet « ordre journalier du monde » était accepté avec résignation.

                                    Camicie Rosso 2014, Peinture à carrosserie et huile sur toile.160 x 200 cm.

 

Tenez-vous un discours sur la médiatisation de ces mouvements ?

Si je me suis mis à faire de la peinture ce n’est pas pour raconter des histoires, et donc, j’espère bien ne pas tenir de discours, mais j’ai constaté dans ces images, (outre le fait qu’elles me bouleversent) de fortes similitudes. Tant dans la gestuelle, que les vêtements, ou l’environnement. C’est le revers de la médaille d’une mondialisation, d’une standardisation des mœurs et d’une volonté de tout mieux contrôler. La révolte elle aussi se mondialise, et des individus ici, à quelques centaines voire milliers de kilomètres où de l’autre côté du globe ont la même posture, se dressent avec le même désir d’être considérés comme une partie du monde. Ces images sont plus que des événements sensationnels se déroulant dans un environnement exceptionnel, que l’on peut chasser d’un doigt sur un écran tactile. Sortir l’image d’actualité pour tenter de révéler ce qu’elle donne à voir en dehors de cet environnement d’écran, c’est ce qui m’a amené à réaliser ces peintures grands formats.

 

Vous brouillez les repères spatio-temporels, chers à la photographie documentaire, avec des titres équivoques. Au-delà des faits, qu’est-ce qui participe d’une rhétorique de la contestation, de la résistance ?

Effectivement les repères spatio-temporels éveillent peu d’intérêt dans mes peintures, pour les raisons que j’évoquai plus tôt. Quoi que l’on fasse, qui que nous soyons, notre activité nous définit, car elle nous positionne dans le monde. Nous ne sommes pas de simple exécutant de tâches pour lesquelles nous sommes rémunérés. C’est Eugène Delacroix qui, en réalisant La liberté guidant le peuple, disait que si il ne s’était pas battu pour la patrie, au moins il peindrait pour elle. Je trouve cette phrase très juste, elle donne à voir les limites du caractère du personnage, ce qui me le rends encore plus remarquable. Mais elle dit une chose essentielle sur l’activité qui nous façonne : quelle que soit notre activité, nos désirs, nos capacités, il y a toujours quelque chose que l’on puisse faire, nous sommes acteurs de nos vies, responsables de nos actes autant que de nos inactions.

 

Comment s’est déroulée, pour vous, cette édition Rendez-vous 15 ?

Participer à Rendez-vous 15 est une incroyable opportunité. Le lieu est magnifique, l’environnement idéal, la logistique et l’organisation excellentes. Je n’avais jamais participé à une exposition dans ces conditions. Il est rare de pouvoir déployer 4 peintures « grands formats », une « moyen format » et 4 dessins dans un espace de cette qualité, avec une histoire et une programmation solide.

                                     我们是旗子, 2015.Acrylique sur mur de lilong, Shanghai. 240 x 131 cm.

Quels sont les artistes qui vous ont le plus marqué lors de cette édition ?

Le travail de Daniel Otero Torres m’a accroché par sa justesse, sa précision et sa présence dans l’espace. Celui de Fabrice Croux et de Rathin Barman, de par leurs natures à tout deux de « paysages/décors/maquette » et le dialogue qui s'instaurait entre les deux pièces. Nicolas Garait-Leavenworth, et sa traversée de l’océan pacifique en cargo, la route, Jack Kerouac, India Jones, l’aventure, c’est l’aventure. Ruth Cornelisse et ses photographies d'icônes du quotidien, floues, angoissantes et si proches de nos existences. Le métronome de Sümer Sayin, une pièce admirable et simple sur cette unique certitude que nous avons tous en commun : le temps passe et chaque moment qui le constitue est précieux.

 

Propos recueillis par Orianne Hidalgo-Laurier

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