Deux corps amoureux s’attirent-ils toujours, même dans l’obscurité ? Peut-on connecter sans se voir ? Ou passer à côté de celle ou celui qu’on aime sans le savoir ? Et surtout : comment parle-t-on d’amour en 2026 ? Dans l’espace arrondi de la chapelle des Brigittines à Bruxelles, Marie Goudot et Michaël Pomero, couple à la scène comme à la ville depuis trente ans, se nouent l’un l’autre un bandeau sur les yeux. Chacun tourne ensuite sur lui-même jusqu’à perdre tout repère – spatial et intime –, et l’expérience peut commencer.
« Imaginez ce que l’autre fait et essayez de le reproduire ». Assis dans le public, Christine De Smedt et Gilles Amalvi, respectivement chorégraphe et écrivain, sont leurs voix intérieures et leurs guides. « Marie, tourne-toi », indique l’une en anglais. « Vois avec ta peau », murmure l’autre en français. Et d’ajouter de temps à autre des contraintes, comme celle de ne faire aucun bruit.
Dans un premier temps, le tandem esquisse des gestes hasardeux. Leurs pieds glissent sur le sol à la recherche de points de repère. Les contours de leur aire de jeu sont subtilement signalés par du scotch, une croix en volume indique le centre, une flèche blanche en léger relief pointe vers le nord. Leurs yeux sont clos mais, une fois habitués, leurs corps semblent ne jamais avoir été aussi réceptifs : un toussotement du public – pourtant très attentif ce soir-là – et leurs deux têtes en cherchent la provenance.
Interprètes pour Maurice Béjart, Russell Maliphant et Anne Teresa De Keersmaeker, Marie Goudot et Michaël Pomero ont dansé ensemble presque toute leur vie. Leurs corps, impressionnants de maîtrise, se connaissent très bien. Quiconque s’essaierait à l’exercice qu’ils s’imposent dans After Hannibal ne parviendrait sans doute pas à poser un pied devant l’autre sans vaciller, encore moins à danser en symbiose. C’est pourtant bien le petit miracle qui se produit ici : priver deux amoureux de la vue (et de l’ouïe, la performance se tenant partiellement en silence) ne les rend pas vulnérables pour autant. Plus tard, l’espace mute en une forêt inquiétante par le biais d’une bande son hantée et de descriptions au micro : imperturbables, les danseurs toujours se retrouvent, parfois même du bout des doigts. L’amour est aveugle, dit-on, mais il développe aussi de nouveaux sens et de nouveaux savoirs.
After Hannibal de Marie Goudot, Michaël Pomero, Christine De Smedt, Gilles Amalvi et Julien Monty a été présenté les 20 et 21 mars dans le cadre du festival On the edge aux Brigittines, Bruxelles (Belgique)
⇢ les 10 et 11 avril, programmé par le CN D dans le cadre de plan D au Palais de Tokyo, Paris
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