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La pièce n’a pas débuté qu’un homme erre déjà, le regard fixe. Mais ce n’est pas nous qu’il scrute. Il est dans son monde, répétant la même tâche : mesurer tout ce qui l’entoure avec son corps. Il écarte les jambes pour jauger la distance entre deux strapontins, compte les personnes qui entrent dans la salle, etc. Le personnage, incarné par le danseur Alexandre Thery, poursuit ses calculs tandis que la descendance maudite d’Œdipe s’écharpe sur le devant de la scène. Géomètre un peu maniaque, l’homme pourrait passer pour fou mais il est peut-être le protagoniste le plus rationnel du casting : celui qui tente de prendre les dimensions de la haine que voue Créon à sa nièce Antigone. C’est l’une des nombreuses « bonnes idées » de la metteuse en scène Laëtitia Pitz, tout comme ce seau percé rempli de sable, hissé au-dessus de la tête des personnages pour se déverser tout le long du spectacle. Ici, tout est affaire de mesure. Les frères d’Antigone, Étéocle et Polynice, se mesurent l’un à l’autre. Leur sœur se mesure à Créon. Créon se mesure aux dieux. Son fils, Haimon, affronte son père sans aucun sens de la mesure.

 

Dans le théâtre de Laëtitia Pitz, les identités circulent, fuient, s’échangent. Trois comédiennes jouent Antigone et la cour de personnages qui l’entoure. Nous sommes dans un monde mythologique qui échappe aux frontières et aux interdits, n’en déplaise au roi de Thèbes qui impose sa morale manichéenne en enterrant l’un et non l’autre des deux frères d’Antigone. Tour à tour sœur, père, mère, amant, les comédien·nes Anne Alvaro, Océane Caïraty, Alexandre Thery et Elsa Canovas changent d’apparence : les mains crochues pour incarner Tirésias le voyant, les mains rouges pour une Eurydice « saignant de tous ses orifices ». Des costumes simples et efficaces – un blazer signale l’autorité, un sweat à capuche la rébellion – servent de repères quand la polyphonie déraille et que les trois interprètes superposent leur voix pour faire entendre celle d’Antigone. Parfois, c’est l’autrice elle-même qui parle à travers elleux : Anne Carson, Canadienne fraîchement nobélisée dont la relecture de Sophocle sert de base au spectacle. L’écrivaine s’adresse à Antigone et l’affaire prend un tour méta : « Je n’arrête pas de revenir à Brecht qui t’a fait jouer toute la pièce avec une porte attachée à ton dos. La porte n’a pas d’intérieur, ou si elle a un intérieur, tu es la personne qui ne peut pas y entrer. » Des bouts de théorie s’intercalent dans le déroulement de l’action, incorporés à la fiction, dans le style si singulier de Carson. 

 

L’adaptation de Laëtitia Pitz n’est pas affaire de narration linéaire mais de rythme. Ces trois voix forment une même lamentation, un même lancinement, un seul son organique porté par le jeu mélodique d’un ensemble instrumental présent sur scène. Parmi eux, un joueur d’aulos (Lukas De Clerck), un instrument antique déjà utilisé au temps de Sophocle, et une chanteuse (Ina Sagstuen) à la scansion trafiquée électroniquement. Quelque part entre un concert d’ambient et des incantations de Pythie, Antigonick réussit le grand écart entre un texte conceptuel et l’énergie mystique de la tragédie. Une tension sacrificielle qui éclate quand la dépouille d’une grande peluche de cheval, figure de l’enfance assassinée, se hisse à la place du seau de sable, entre-temps vidé. L’autre réussite de la pièce est contextuelle. Il n’y a jamais de mauvais moment pour invoquer Antigone, figure tragique incarnant l’opposition aux abus d’autorité. Mais il y a des situations où elle se révèle sous un jour particulier. C’est ce qu’avait compris Jean Anouilh en jouant la pièce pendant l’Occupation allemande. C’est ce que nous comprenons à nouveau en pleine répression du mouvement étudiant : à cette lycéenne étranglée par un policier, à ce lycéen éborgné par un policier, Antigone tend la main. 

 

 

Antigonick de Laëtitia Pitz a été présenté les 12 et 13 octobre à la Filature, Mulhouse

 

⇢ le 26 novembre à la Cité musicale, Metz

⇢ les 9 et 10 décembre au Maillon, Strasbourg 

⇢ les 14 et 15 janvier 2027 au Tandem, Douai 

⇢ les 19 et 20 janvier au Grand Théâtre, Luxembourg

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