Cesser de rire aura rarement été si soulageant. Et on aura beaucoup ri – jaune ou de bon cœur – devant les oiseaux humanoïdes que Yuval Rozman a convoqués pour retracer le drame qui a secoué la société israélienne en 2020. Le 30 mai de cette année-là, en chemin vers le centre spécialisé qui l’accueille chaque jour à Jérusalem, Iyad Al-Hallaq, un Palestinien de 32 ans souffrant d’autisme, est abattu à bout portant par un membre de la Magav, la police aux frontières. La vieille ville est équipée de 400 caméras. Seule celle qui aurait dû enregistrer la scène ne fonctionnait pas ce jour-là.
Pour le quatrième et dernier opus de sa Quadrilogie de ma terre, le metteur en scène israélien revient sur un cas de violence policière à l’origine d’un mouvement de protestation digne de Black Lives Matter à l’échelle locale. L’assassinat du jeune homme fut celui de trop, l’énième preuve du racisme systémique qui gangrène les forces de sécurité israéliennes. Pour souligner l’aberration du manque de preuves vidéo – et ne pas sombrer dans le pathos –, Yuval Rozman a confié la narration de cette affaire à un trio de curieux volatiles. Un bulbul, oiseau social et acteur essentiel à la biodiversité locale, d’un humour douteux dans les dialogues ; une drara, espèce invasive, opportuniste et agressive, à l’insulte rapide ; et un martinet noir, quasi narcoleptique. Entre deux prises de bec et trois pirouettes aériennes, les voilà embarqués dans une reconstitution minutieuse des événements. Celle-ci passe par un reenactment, chaque oiseau prenant en charge la partition d’un protagoniste, et la diffusion d’un compte rendu détaillé, seconde après seconde, des différentes versions du drame. Ce dispositif génère une tension progressivement insoutenable, notamment en raison du décalage qu’il produit : d’un côté, une rigueur documentaire digne des enquêtes du collectif citoyen Forensic Architecture ; de l’autre, le recours au potache, au kitsch, à la dérision.
Lorsque la pièce touche à sa conclusion, la prise de parole de l’assassin d’Iyad fait basculer l’équilibre. L’entreprise de Yuval Rozman ouvre alors un espace d’indécision et touche un sommet de finesse politique. En un dialogue, il est possible de tout entendre à la fois, sans qu’aucun plan d’équivalence ne soit établi : l’intolérable injustice de ce meurtre impuni, la tragédie de celui qui l’a perpétré, la responsabilité de la police comme instance raciste qui forme à tuer, mais aussi la peur, la paranoïa et, surtout, une grande lassitude. Celle qui nous saisit face aux arguments fallacieux et aux jugements hâtifs, à une époque où l’on nous somme d’avoir un avis sur tout. Ici, pas de justice, pas de paix : Au nom du ciel ne délivre aucune résolution propre à satisfaire le spectateur. À la place, dans une dernière suspension, quelque chose comme une prière.
Au nom du ciel de Yuval Rozman, a été présenté du 3 au 20 décembre au Théâtre du Rond-Point, Paris
⇢ du 13 au 17 janvier au CENTQUATRE, Paris
⇢ du 21 au 24 janvier au tnba, Bordeaux
⇢ les 27 et 28 février à deSingel, Anvers (Belgique)
⇢ les 5 et 6 mars au Grrranit, Belfort
⇢ du 18 au 20 mars au Théâtre de Liège (Belgique)
⇢ du 28 au 30 avril au Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon
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