Sur une estrade, trois danseuses vêtues de noir énoncent tour à tour des lettres dans un micro filaire suspendu au-dessus de leurs têtes. Elles tentent de reconstituer la phrase à trous affichée en fond de scène : « et nous tournons autour de l’arbre de la propriété ». Sous couvert de distraction enfantine, ce jeu du pendu verse déjà dans l’ironie. Les mots dévoilés sont ceux de Virgina Woolf, tirés du pamphlet épistolaire Trois Guinées (1938) où elle étrille une société patriarcale belliciste, qui exclut systématiquement les femmes du pouvoir. Ces revendications, formulées dans un contexte de montée du fascisme et des nationalismes en Europe, ne manquent pas de résonner avec l’ascension des autoritarismes et des conflits fratricides actuels – presque comme de vieilles ritournelles, des Same Old Songs.
Maud Blandel n’est pas intimidée par l’aura de Virginia Woolf. Au contraire, ce que l’autrice britannique défendait au siècle passé par la littérature, la chorégraphe basée à Lausanne le transpose en son temps et à travers la danse. Loin de tout fatalisme, elle tire de ces résonnances féministes et antimilitaristes un trip chorégraphique satirique. Après les jeux de mots, les trois interprètes se mettent en marche d’un pas exagérément décidé. Suivant une cadence percussive sourde et syncopée puis répétée en boucles, le trio tourne non pas en rond mais en triangle. Telle une démonstration de force pastichée, elles paradent dans une démarche bourrine, parfois chevaline, arborant fièrement leur torse bombé ou leur biceps gonflés à bloc. Par moments, un poste radio émet l’écho lointain d’un son aigu, comme celui d’une sirène ou d’un missile en pleine ascension. Rien ne perturbe la marche des danseuses qui quadrillent la scène en file indienne et avancent en symbiose avec le paysage sonore comme des soldats formatés.
À travers ce défilé de mimiques et d’attitudes viriles caricaturales, le portrait à charge du patriarcat est explicite, voire littéral, sauvé en partie par les marques d’humour et d’ironie. Et lorsque la phrase de Virginia Woolf réapparaît en fond de scène, c’est pour mieux disparaître face aux projectiles imaginaires lancés par les danseuses, comme un coup de grâce porté au règne du mâle. Les danseuses sont tournées vers la représentation du masculin et la subjectivité féminine de l’œuvre littéraire existe peu dans la performance. Elle affleure dans un interlude sensible où le martèlement des basses s’estompe et les trois interprètes se prennent dans les bras. Alors que Trois Guinées revendiquait pour les femmes les droits socio-économiques monopolisés par les « hommes cultivés », dans Same Old Songs, le trio porte un regard critique sur la domination masculine mais sans aller jusqu’à imaginer ce qui pourrait succéder à l’ordre patriarcal. Un manquement qui interroge à l’ère de la quatrième vague de féminisme.
Same Old Songs de Maud Blandel est présenté du 10 au 13 juin à l’Arsenic – Lausanne
⇢ du 20 au 25 novembre au TPM – Montreuil, dans le cadre du Festival d’Automne et de la Swiss Dance Week 2026, avec le Centre Culturel suisse, Paris
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