Un fond rouge vermeil, parsemé de fleurs et de petits animaux en tous genres. Au sol : un chapiteau bleu sur un tapis végétal. Une femme richement habillée, flanquée d’un lion et d’une licorne, s’adonne aux joies de la cour : elle se contemple dans un miroir, joue de l’orgue, mange des confiseries, hume des fleurs. Au-delà d’être un condensé des activités les plus fun de l’époque, la série de tapisseries de La Dame à la licorne est considérée comme un des joyaux de la Renaissance française. Ce fut aussi un modèle de conduite pour les filles de bonne famille, la licorne figurant la pureté et la virginité. Un symbole par la suite convoqué pour contrôler les corps, la sexualité et la place des femmes dans la société. Nous voilà quelques siècles plus tard et le tandem de chorégraphes Bryana Fritz et Thibault Lac donne enfin la parole à l’iconique licorne. Et la créature n’a qu’une envie : se rebeller.
Tenues Y2K, longues queues blondes à la ceinture – comme tout membre de la royauté qui se respecte –, le duo entre en scène à coups de buisine, cet instrument médiéval proche de la trompette. Iels se jettent d’un bout à l’autre de l’espace disposé en quadri-frontal, puis dirigent le cornet vers la tête d’un spectateur : un coup sur deux, un bruit étouffé en sort ou le manche se détache de sa tête. Une intro carnavalesque qui renverse l’ordre social de la cour auquel l’instrument à vent est associé, cette même cour dont la licorne est prisonnière depuis si longtemps.
Et cette nouvelle agency se célèbre à coups de tubes d’Addison Rae et de Lana del Rey, de scènes de cabaret, de pole dance et de cheerleading – remplaçant les pompons habituels par des bouquets de fleurs. Les licornes, qu’incarne le duo, se laissent aller à leur sensualité, et leur potentiel humoristique. Au service de cette feuille de route résolument pop, la chorégraphie n’aspire ni à la rigueur ni à la virtuosité. Les gestes sont moins convoqués pour leur potentiel esthétique que pour leur répertoire symbolique. Croisant tableaux dansés et paroles d’historiens, le duo remplit peu à peu sa mission initiale : subvertir le symbole de pureté et atomiser les carcans patriarcaux qu’ils charrient.
Le carnaval est une riche tradition et le duo de performeurs n’entend pas le révolutionner. Si Baby-Horn vise juste, c’est parce que la performance subvertit ce patrimoine en assumant son caractère générationnel. En bonne représentante de la Gen Z, la pièce refuse toute gêne et pousse à fond les curseurs du chaos et de la désinvolture sans jamais tomber dans les clichés ou la gratuité. Baby-Horn se vit comme le manifeste d’une génération pour qui répondre sérieusement et se prendre au sérieux sont deux choses bien différentes. Quoi de plus efficace ?
Baby-Horn de Bryana Fritz & Thibault Lac a été présenté du 11 au 13 mars dans le cadre du Printemps de Sévelin au Théâtre Sévelin 36, Lausanne (Suisse)
⇢ les 1er et 2 avril à la Ménagerie de verre, Paris
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