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Un piano à queue trône au centre de la scène, luisant. Six individus s’en approchent. À tour de rôle, iels prennent la parole, livrent une anecdote, un souvenir d’enfance ou une pensée passagère. Leurs récits sont teintés de l’hostilité dont iels ont été victimes en tant que personnes queers, immigrées et racisées. Les gradins sont légèrement éclairés et le groupe sur scène s'adresse directement au public en cherchant son regard. Chacune de ses prises de parole consolide ce lien de confiance qu’iels s’attèlent à construire, le même qu’iels s’attacheront à défaire l'instant d'après.


Subitement, les interprètes se détournent du public, désormais plongé dans le noir. La troupe danse, non pas pour les spectateur·ices mais pour elleux-mêmes. Une enceinte portative placée au centre crache des morceaux pop. La chorégraphie se veut spontanée, désorganisée, comme dans une fête improvisée entre ami·es. Les regards furtifs portés au public se teintent de mépris. Dans une inversion des dynamiques systémiques, ce groupe d’ordinaire marginalisé s'essaye à l’exclusion.  


Non sans rappeler le travail de Davi Pontes et Wallace Ferreira – dans sa trilogie Repertorio, le duo développe une chorégraphie de l'auto-défense pour représenter l’expérience des corps queers et racisés –, Bruits Marrons a quelque chose d'un exutoire. À la différence que Calixto Neto dépasse le stade de la réhabilitation à laquelle s'en tenait le duo. Le chorégraphe brésilien imagine un après, ce qui doit être construit une fois le cadre du théâtre bourgeois dynamité. Comme sur une toile vierge, lui et se interprètes élaborent un espace selon leurs codes et leur temporalité. Au milieu de la pièce, une table de pique-nique se déplie et une odeur de grillades gagne le public : c'est l'heure d'un encas. Nina Simone résonne dans les haut-parleurs, le groupe chantonne. Ce qui était le temps du « spectacle » est devenu un moment de convivialité. 


Bruits Marrons s’annonçait comme une pièce-hommage au compositeur américain Julius Eastman – figure de la lutte pour les droits des communautés queers et racisées aux Etats-Unis. Il faut pourtant attendre les vingt dernières minutes pour que ce dernier apparaisse, lorsque sa pièce Evil Ni**er est jouée au piano. Et voilà le point d'orgue : la subversion, au terme d'un spectacle revendiquant une liberté formelle totale, du symbole par excellence de la culture classique – le piano à queue. La puissance de ce tableau final marque un contraste avec la première partie du spectacle, qui paraît désormais bien sage. Mais qu’importe puisque Calixto Neto n'est pas là pour se contenter d'un simple hommage à une figure de la musique minimaliste. Il offre à Julius Eastman l’atmosphère de soutien et de sérénité qu’il a patiemment construite tout au long du spectacle – précisément celle que l'artiste n'aura jamais connue de son vivant.



Bruits Marrons de Calixto Neto a été présenté les 7 et 8 octobre dans le cadre du Festival d’Automne à Points communs, Cergy 


⇢ du 19 au 21 novembre dans le cadre de plan d, festival du CN D à la MC93, Bobigny 

⇢ le 21 mars 2026 dans le cadre du Festival Conversations au Cndc, Angers 

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