« Amenez une table ! » Deux techniciens de plateau s’exécutent et installent un décor de fortune, complété par deux chaises. « Je peux te demander de jouer mon père ? » demande Gurshad Shaheman, seul en scène, à l’un des assistants – qui se défile instantanément. Ce sera à Shaheman et à lui seul de se confronter aux souvenirs de cet homme bancal, coureur et mythomane qui font la trame de Cabaret Téhéran, nouvelle proposition du metteur en scène/performeur iranien. Tout au long du spectacle, l’artiste rejoue les soirées passées à boire en tête-à-tête avec son paternel qui, l'ivresse aidant, l'abreuvait d'anecdotes sur des pop stars persanes avec lesquelles il aurait été intime. L'homme a failli être l’amant de Googoosh, aurait sorti Homayra de la rue, etc. À cette époque, le voile n’est pas obligatoire et les femmes peuvent performer sur scène. Au travers des mensonges lubriques de son père, l’acteur en drag brosse une ode à ces femmes aux vies renversées par l’installation de la théocratie autoritaire. Un jour sous les feux des projecteurs, le lendemain dans les geôles.
Une immense porte de palais dorée sert d’arrière-plan à la scène de Cabaret Téhéran. Le temps dans lequel nous transporte ici Gurshad Shaheman est celui du faste et de l’opulence de la seconde moitié du XXe siècle. C'est aussi celui des quartiers populaires, où les voix des divas réchauffaient des publics composés d’hommes sans le sou – dont le père du comédien, donc. Pour mettre fin à ces bobards, Gurshad Shaheman appelle les cantatrices à rétablir la vérité. Le voilà qui change de tenue et de personnalité, enchaînant les lip-syncs aux son de ses icônes. Le transformiste s’approprie la gestuelle de ces géantes de la chanson, comme celle d’Homayra qui tirait des mèches de sa toison pour s’en faire des moustaches et singer les hommes de son auditoire. En robe virevoltante et coupe garçonne, Gurshad Shaheman se met bientôt dans les paillettes de Leila Forouhar, interprétant l’un de ses titres les plus connus. Comme toutes les autres, Forouhar sera convoquée par les autorités, sommée d’apporter les originaux de ses disques pour les détruire, puis interdite de chanter. Certaines garderont le silence. D’autres réussiront à fuir en Californie, dans une ville bientôt renommée « Téhérangeles ».
En parallèle de ces stars qui tombent du ciel, la mère de l’interprète connaît elle aussi une chute brutale. Dans une histoire collective écrasée par la figure du tyran, le récit familial de Gurshad Shaheman prend un tour obscur lorsque plusieurs de ses cousines accusent son père d’agression sexuelle – le technicien du début a bien fait de refuser le rôle. Ses anecdotes sur les célébrités avec qui il s’invente des aventures fictives sonnent autrement – ce sont toutes celles qu’il n’a pas pu forcer. Le pont se fait tout seul, entre un régime totalitaire qui réduit les femmes à des objets et un climat familial incestueux. Dans les années 1980, la loi s'assouplit vaguement : les femmes peuvent chanter dans des chœurs composés d’hommes, les voix de ces derniers recouvrant les leurs. Pourtant, la jeune génération multiplie les désobéissances, notamment sur Instagram. En approchant de la fin du show, Gurshad Shaheman projette leurs portraits en mosaïque. Ainsi, la note dominante du spectacle reste la joie, véhiculée par le drag dans ce qu’il a de plus subversif. Gurshad Shaheman vainc ici son mal du pays en déambulant dans un Téhéran qui n’existe plus. À la fin du spectacle, un drap noir recouvre le décor du cabaret, comme les salles de Téhéran qui, à l’heure qu’il est, demeurent tapissées de poussière et de silence.
Cabaret Téhéran de Gurshad Shaheman a été présenté du 30 septembre au 2 octobre au Quai, Angers
⇢ les 17 et 18 novembre dans le cadre du festival Next et de Récits sans frontières au Bateau Feu, Dunkerque
⇢ le 20 novembre au Vivat, Armentières
⇢ les 24 et 25 novembre dans le cadre du festival Next au Phénix, Valenciennes
⇢ les 27 et 28 novembre au Festival du TNB, Rennes
⇢ le 4 décembre à la Faïencerie, Creil
⇢ le 7 décembre au Manège, Maubeuge
⇢ les 10 et 11 décembre au Volcan, Le Havre
⇢ du 8 au 19 janvier 2027 au Théâtre de la Bastille, Paris
⇢ du 3 au 13 février au Théâtre des Tanneurs, Bruxelles (Belgique)
⇢ le 16 mars Halles aux Grains, Blois
⇢ du 18 au 20 mars au CDNO, Orléans
⇢ les 30 et 31 mars au CCAM, Vandoeuvre-les-Nancy
⇢ du 14 au 17 avril à L’Idéal, Tourcoing
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