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Au centre de la scène se dresse une gigantesque silhouette, drapée d’un tissu dont les volutes tombantes dessinent un paysage minéral. Deux femmes et trois hommes errent dans ce désert sans eau. Il y a quelques secondes encore, la cour de la Vieille Charité – qui fait office d’écrin à la performance pour le Festival de Marseille – résonnait d’un bourdonnement sourd de drones dans une atmosphère de chasse à l’homme. Le chaos d’une nuit d’attaques a laissé place à un collage de voix entremêlées, au son duquel les danseur·euses s’animent en gestes souples et ondulants.

 

C’est en Afghanistan, en 2001, que les États-Unis inaugurent leur premier drone armé. Durant tout le conflit, des soldats américains bombardent le pays depuis le Nevada comme dans un jeu vidéo, tuant des milliers de civils sans jamais avoir à expérimenter les sols exsangues et les corps épuisés. C’est à ces populations paysannes malmenées que Feda Wardak et Saïdo Lehlouh consacrent leur cocréation. Pendant des centaines d’années, les communautés tribales ont creusé des galeries souterraines pour acheminer l’eau, canaux devenus cibles privilégiées des attaques durant la guerre. La logique est implacable : assécher les territoires pour forcer les populations à l’exil et prendre le contrôle des terres, riches en minerais de toutes sortes. L’architecte franco-afghan met en récit ces dynamiques extractivistes dans un dispositif scénique redoutablement efficace : un escalier hélicoïdal qui tourne sur son axe central, fiché dans un plateau incliné. Mesurant près de 11 mètres de haut, l’impressionnante construction en métal évoque autant la vis utilisée pour forer les sols qu’un pont entre le ciel et la terre. Cette gigantesque tour devient le point de départ d’une suite de tableaux lents et contemplatifs peuplés d’archétypes. Familles, enfants, amants – gestes de prière, de travail ou de désespoir se dessinent tour à tour dans les mouvements des danseur·euses, fantômes d’une mémoire collective silenciée. 

 

Tout est somptueux et délicat, étonnamment sobre : les costumes amples enveloppent les interprètes de halos aux couleurs terreuses, et la bande sonore, nourrie de matériaux prélevés sur place, dessine des paysages envoûtants où se mêlent bruits d’ambiance, mélodies et témoignages. Pourtant, la magie ne tient pas jusqu’au bout. Le travail du mouvement semble manquer de place au milieu d’une œuvre plastique à la symbolique trop chargée. Difficile, en effet, d’habiter cette sculpture polysémique sans trop en dire : Ce que le ciel ne sait pas perd alors quelque peu son souffle, peinant à choisir entre scènes trop démonstratives et symbolique sibylline.La chorégraphie parvient néanmoins à nous retenir dans de précieux moments de grâce lorsqu’elle mobilise pleinement les possibilités de la structure, entre ensembles chorals, boucles hypnotiques et silences suspendus. Par exemple : alors que la foreuse continue de tourner, les interprètes disposent des pierres sur le plateau dans une séquence d’ascensions et de chutes infinies. Un rituel comme un dernier acte de résistance : laisser une trace, ou poser de nouvelles fondations.




Ce que le ciel ne sait pas de Feda Wardak & Saïdo Lehlouh a été présenté du 16 au 18 juin dans le cadre du Festival de Marseille au Centre de la Vieille Charité, Marseille 


⇢ du 17 au 19 décembre dans le cadre du Festival d'Automne à La Villette, Paris


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