La star d’Hollywood Timothée Chalamet n’en finit pas de payer sa sortie sur l’opéra et le ballet, des arts dont, selon lui, « personne n’a rien à faire ». Travaillant actuellement sur une création lyrique, comment interprétez-vous ces paroles et les réactions qu’elles ont provoquées ?
Dans une certaine mesure, il n’a pas tort. Il y a dans l’opéra quelque chose de désuet, de poussiéreux, ainsi qu’un côté « élite » et « privilège ». Mais c’est aussi le cas, pour d’autres raisons, de la création contemporaine qui stagne un peu aujourd’hui selon moi – et je m’inclus dans la tendance. Les formes s’épuisent, les dramaturgies et les thèmes aussi. J’ai l’impression de lire les mêmes notes d’intention partout. En danse également, on observe un retour des grandes chorégraphies à l’unisson, un peu bourrin. Le répertoire du XXe est parfois abordé avec un certain conservatisme : Boris Charmatz, à la tête du ballet de Wuppertal pendant un temps, en a fait les frais quand il a voulu réinterpréter l’écriture de Pina Bausch. À l’opéra, cet attachement à la tradition est d’autant plus visible : l’apparat, le protocole, le répertoire. Pourtant, c’est aussi un art qui cherche à se renouveler en faisant appel à des artistes contemporains comme Roméo Castellucci, et l’invitation que m’a faite l’Opéra de Nancy-Lorraine participe de ce mouvement. Je relève toutefois une certaine ironie dans la remarque de Chalamet : le cinéma hollywoodien auquel il appartient a aussi quelque chose de poussiéreux, et Marty Supreme [le film de Josh Safdie dont il tient le rôle principal, qui n’a raflé aucun des Oscars pour lesquels il était en lice lors de la cérémonie de 2026 – Ndlr] en est un bon exemple.
© César VayssiéLes mots de Timothée Chalamet trahissent des préjugés largement répandus sur l’opéra. En aviez-vous aussi avant de travailler sur ce projet ?
Je n’ai presque pas de connaissance dans ce domaine et j’en ai sans doute une vision de carte postale. Je préfère qu’il en reste ainsi jusqu’à la première du spectacle. Les seuls opéras que j’ai vus, c’était quand des gens comme Romeo Castellucci ou Bill Viola étaient aux manettes. Avec ce projet, je sors de mon circuit habituel. À l’Opéra de Nancy-Lorraine, le public ne sait rien de mon travail. Ce n’est pas un endroit comme la Ménagerie de verre à Paris où je connais jusqu’au dernier membre du public. Quand j’ai entamé la création du Requiem, je me suis demandé : c’est quoi le contraire de l’opéra ? Et ma réponse, c’est l’underground. Il y a un élément qui me plaît dans l’imaginaire de l’opéra : ce désir d’art total, cette tendance au too much. Avec le Requiem, je peux relier la peinture flamande et La Nuit des morts-vivants, l’horreur fantastique et Michel-Ange, Verdi et le BDSM, Dürer et la pole dance. Je peux me jouer des artifices et des clichés. L’opéra, c’est aussi de la grosse machinerie et donc une opportunité de montrer des gens au travail, ce que je fais régulièrement dans mes œuvres en révélant la fabrication de l’objet au sein même du spectacle. Je ne suis pas allé jusqu’à afficher le salaire des techniciens, mais je l’aurais fait volontiers.
Comment aborde-t-on une messe en latin composée en 1871 qui comprend l’un des thèmes les plus emblématiques du répertoire classique, le fameux Dies Iræ ?
Comme une musique de film. C’est une pièce très riche, que j’ai appris à aimer. C’est aussi une messe des morts, le texte chanté est le même que celui que l’on entend, aujourd’hui encore, aux enterrements catholiques. Cette œuvre est à part dans la carrière de Verdi : il ne composait que des opéras et ce Requiem est un oratorio sur un texte liturgique. Pourtant, il n’était pas particulièrement pratiquant. Le fameux thème de la « colère de Dieu », pour lequel la partition est célèbre, évoque l’apocalypse, le jugement dernier. C’est pour moi l’occasion d’interroger ce que cela veut dire aujourd’hui. Pour les nouvelles générations, l’apocalypse, ce n’est plus la colère de Dieu mais bien la bêtise des hommes. C’est aussi des gens qui meurent réellement en ce moment même. La Messa da Requiem décrit des individus qui vont en enfer et d’autres au paradis. Or, dans les représentations picturales qui m’inspirent pour ce spectacle, l’enfer est plus intéressant que le paradis. Ce sont souvent des hommes qui montent au ciel, alors qu’en enfer, ce sont des gens à poil, souvent des femmes, qui crament dans les flammes. Personnellement, j’y vois une free party et cela me donne envie de faire rentrer les marges à l’opéra. Sur d’autres projets, je travaille avec des zadistes et des collectifs queer. Ces milieux, pour simplifier, revendiquent l’anarchie politique et sont, de fait, perçus comme nihilistes. Il s’agit pourtant de gens très attachés à la bienveillance, au collectif, à la justice. Et c’est intéressant de raconter cela dans une messe qui explique que les mauvais brûleront en enfer.
© César VayssiéCette Messa da Requiem est prévue pour être montrée comme un concert et non comme un opéra. Quelle forme lui donnez-vous sur scène ?
Une chose m’importait : ne pas travailler « contre » la musique. Il y aura parfois trop d’informations en plateau, notamment des films projetés sur deux écrans, mais je veux qu’on entende cette partition. J’ai demandé au chœur et aux solistes, qui seront au plateau, de l’apprendre par cœur pour éviter d’avoir un pupitre devant eux. J’y ajoute un trio de performeurs, des corps qu’on n’a pas l’habitude de voir dans une production lyrique, et qui se mêleront aux chanteur·euses pour provoquer une ambiguïté. Certains mélomanes seront peut-être déstabilisés par les images que je place sur cette musique, mais mon ambition n’est pas de vomir sur une scène d’opéra, ni de choquer bêtement avec de la nudité. Lorsque j’ai présenté le projet à l’Opéra de Nancy-Lorraine, l’équipe était très enthousiaste mais elle m’a prévenu : « Ça va grincer. » Par précaution, le spectacle est interdit aux moins de seize ans.
© César VayssiéLe « passage à l’opéra » semble être un jalon dans une carrière de metteur en scène. Même la sulfureuse Autrichienne Florentina Holzinger s’en est vue confier un à même pas 40 ans, en 2023 – son éclairagiste travaille d’ailleurs sur votre Requiem. Est-ce le signe que vous aussi, vous êtes un artiste « confirmé » dans le champ des arts vivants ?
Ça étonne pas mal d’amis de me voir à la tête d’une telle production et je les comprends. J’ignore si ce projet dit quelque chose de ma carrière, mais il coïncide avec un moment où je questionne énormément le sens de mon travail. Je défends une position à part dans le secteur, un endroit de « non-définition » entre arts vivants, arts visuels et film, qui est de plus en plus dur à occuper. Ça ne m’aide pas pour monter mes projets, d’autant que je n’aime pas les faire tourner, ce qui plaît peu aux DRAC. Heureusement, mon économie repose en partie sur des invitations à produire des films de spectacle. Pendant ce temps, nous vivons un moment politique horrible et cela se ressent bien sûr dans le milieu de la culture. Pour le dire franchement, il y a une ambiance de merde dans le spectacle vivant aujourd’hui. Il y a peu de moyens, tout le monde a peur et certains se replient sur des réflexes corporatistes – je ne juge personne pour autant. Ouvrir sa gueule, s’engager, ça devient très risqué. Certains jours, j’ai envie de me barrer de tout ça : des réseaux sociaux, qui ont pourtant beaucoup nourri mon travail, et du milieu culturel. J’ai acquis une maison-atelier en Bourgogne, je me tâte à m’y implanter plus sérieusement et à travailler avec des locaux. Mais pour l’instant, ce qui m’importe, c’est de continuer à faire des projets qui bougent et qui peuvent se planter.
Messa da Requiem de César Vayssié sur une musique de Giuseppe Verdi, sera présenté du 27 mai au 2 juin à l’Opéra de Nancy-Lorraine
Lire aussi
-
Chargement...

