Certains spectacles semblent se produire davantage en nous que sur scène. La dernière création de Christian Rizzo est de ceux-là. Sur le plateau tout juste baigné d’une lumière iridescente qui oscillera légèrement d’un vert émeraude à un jaune à peine plus chaud, quelques corps tout en noir s’essayent à la lenteur et à être ensemble. Rien de tonitruant dans leurs mouvements ou leurs gestes tout en arrondi et souplesse. Dans une Biennale de la Danse 2025, où le spectacle fut présenté, marquée par la profusion de matières et la distorsion du temps – accéléré au possible ou ralenti jusqu’à l’imperceptible –, ce minimalisme suspendu détonne de douceur.
Dans un flux ininterrompu et sans accroc, les danseurs, tels des électrons libres, s’unissent en un seul corps pour mieux s’échapper en rosaces, volutes, élévations et déséquilibres. « Hors tempête » promettait le titre, et des « détails » : on s’attache aux regards qu’ils s’adressent, protecteurs et délicats comme des caresses, aux mains qui s’arriment les unes aux autres ou se posent tendrement sur une épaule, et aux embrassades, seules capables d’amortir les inéluctables chutes. Connaissiez-vous toutes les manières qu’il existe de se tenir bras dessus bras dessous ou d’officier une ronde ? On se jurerait d’avoir entendu percer les rires cristallins de gamins absorbés dans leurs jeux.
Dans cette ambiance d’amitié et d’attention réciproque, quelque chose plane pourtant comme une tristesse sourde. La composition à l’orgue du duo lillois Puce Moment diffuse une inquiétude que les poèmes de l’auteure Célia Houdart défilant sur prompteur ne parviennent pas à apaiser. « À l’ombre d’un vaste détail », le « hors tempête » est précaire. Et on ne sait pas d’où, de soi ou du monde, viendra l’ouragan. Comme un soudain coup de blues en plein cœur de la fête, une angoisse de finitude qui sert la gorge dans la langueur infinie d’une après-midi d’été, ce spectacle est enveloppé dans un sentiment diffus de paradis perdu. Est-ce ce territoire de l’enfance à jamais englouti, un être cher disparu ou un certain état du monde ? Cela n’a pas vraiment d’importance. Une même invitation nous est faite, celle de « deuiller ». À savoir, pour suivre la pensée des performeuses-chercheuses Léa Rivière et Emma Bigé, pratiquer le deuil comme un acte politique en apprenant collectivement à être avec ce(ux) que l’on perd et ce qui passe. Devenir capable de cohabiter avec ce qui se transforme, c’est aussi se rappeler que les choses peuvent changer, et pas toujours pour le pire.
À l’ombre d’un vaste détail, hors tempête de Christian Rizzo a été présenté les 16 et 17 septembre dans le cadre de la Biennale de la danse à la Maison de la Danse, Lyon
⇢ du 6 au 9 novembre dans le cadre du Festival d’Automne et de plan D à la MC93, Bobigny
⇢ du 13 et 15 novembre au Triangle, Rennes
⇢ les 9 et 10 février à l’Hippodrome de Douai-Tandem, Arras-Douai
⇢ du 16 au 18 février au Théâtre de la Cité, Toulouse
⇢ le 25 février au Théâtre Auditorium de Poitiers
⇢ les 17 et 18 mars à Bonlieu, Annecy
⇢ le 31 mars à la Scène nationale du Sud-Aquitain, Anglet
⇢ le 2 avril à Espaces Pluriels, Pau
⇢ le 9 avril au Théâtre de Nîmes
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