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Perchés sur des hoverboards rose vif, Jonas et Lander slaloment entre les spectateurs et prennent des photos sans décocher un mot ni un sourire. Leurs bouches sont peintes en blanc, de multiples chaînes en or leur servent d’œillères, un justaucorps kitschissime couvre leur torse. Derrière eux, deux mystérieuses formes cachées sous des draps. Avec un certain effet dramatique, les deux performeurs tirent le linge et dévoilent deux chevaux mécaniques semblables à ceux des manèges pour enfant. Le duo les enfourche puis patiente, immobile et fier : qui glissera un euro pour mettre la machine en route ? 

 

D’abord timide, le public ne se fait pas prier longtemps. Un premier spectateur s’approche, glisse son sou, le cheval de Lander se met en marche. Le voilà qui attrape une guitare et gratte un air populaire portugais. Un second bienfaiteur fait de même et Jonas rejoint son binôme en chantant. Quelques minutes plus tard, les deux appareils s’arrêtent et leurs cavaliers s’immobilisent. Il faut remettre du jus. Tout au long de la courte performance, le schéma se répète : une pièce, une saynète, une pause. Les tableaux se succèdent, chacun plus bouffon que le précédent : séance de voltige au sous-texte érotique ; parade militaire carnavalesque et giclée de faux sang ; crème glacée qu’on étale sur les chevaux alors que résonnent en fond les notes suraiguës du Wuthering Heights de Kate Bush. Qu’importe ce que proposent Jonas&Lander, le public en redemande.

 

Faisons un détour par les années 1930 : un scientifique américain du nom de Skinner enferme une souris dans une boîte pour étudier son comportement. L’animal appuie sur un bouton, de la nourriture tombe dans la cage. Puis on brouille l’appareil : lorsque le rongeur appuie sur le bouton, il reçoit tantôt beaucoup, tantôt peu voire aucune graine. L’animal se met alors à appuyer en continu, ignorant le monticule d’aliments qui s’entassent dans sa cage. La découverte est là : l’addiction naît en réponse au caractère aléatoire de la récompense et conditionne le cerveau. Plus que le résultat, c’est l’actionnement en lui-même qui rend addict. Le même mécanisme est à l’œuvre lorsque l’on joue aux machines à sous et que l’on consulte compulsivement les réseaux sociaux ou les applis de rencontre. 

 

Les chevaux de Coin Operated offrent au public une place de maître : il n’est pas seulement le réceptacle du spectacle mais son commanditaire. Une façon honnête, ludique et un rien sarcastique de désacraliser la place de l’auteur dans la production artistique contemporaine et, surtout, d’aborder le tabou du budget des spectacles. À l’heure de la diète générale et des caisses vides dans le secteur culturel, il serait temps de parler de ces choses-là sans avoir à rougir – ni à monter sur ses grands chevaux. 

 


Coin Operated de Jonas&Lander, du 21 au 23 mai dans le cadre du festival Jogging au Carreau du Temple, Paris


 les 20 et 21 juin dans le cadre du festival Les Invites, Villeurbanne


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