Il y a des titres qui ouvrent des portes et d’autres qui les entrouvrent juste ce qu’il faut pour laisser passer un courant d’air : Contreclé appartient à cette seconde catégorie. Un mot d’un autre âge, un peu technique, un peu magique, un peu bricolé aussi, qui rappelle autant un serrurier qu’un chevalier ou un poète médiéval. C’est d’ailleurs par-là que la pièce commence : des vers de Guillaume d’Aquitaine. Au XIIe siècle, le troubadour signait un « chant de pur néant », lequel lui serait venu « en dormant sur un cheval ». Un poème apparu en diagonale, sans prévenir, en réclamant une réponse, une contreclé, dont l’auteur lui-même ignorait le sens. Le collectif La Tierce – Sonia Garcia, Séverine Lefevre, Charles Pietri – prend cette énigme au sérieux et livre une pièce qui, à son tour, cherche à trouver ce qui n’est pas encore là. Le vert du rideau, satiné, presque insolent dans sa brillance, annonce d’emblée l’instabilité du récit que le trio élabore : couleur maudite du théâtre, impossible à fixer, couleur des fées, des sorcières, des êtres un peu « ailleurs ». Ce rideau vert, c’est le seuil d’un monde où tout ce qui devrait tenir se dérobe.
Sur un promontoire en arrière-scène, un tailleur de pierre entre en scène, sculptant une pierre absente dont le son, lui, est d’une précision documentaire. On pense à un studio de bruitage, à un tournage sur fond vert. Puis l’artisan s’improvise flûtiste, mais son instrument est invisible. Chaque élément de la pièce apparaît moitié réel, moitié imaginaire. D’autres performeurs émergent du rideau, se présentent, donnent la distribution comme on donnerait un acte de naissance. Plus besoin de feuille de salle ni de générique : la Contreclé ne s’annonce pas, elle se performe. Le ton, d’abord sérieux, presque cérémoniel, glisse peu à peu vers une étrangeté plus légère, un humour discret, jamais souligné, qui fissure la solennité par petites secousses. La Tierce se joue de cette frontière fragile entre premier et second degré, ce territoire où l’on ne sait plus si l’on observe une parodie ou une épiphanie. Et c’est précisément là que l’attention se fixe.
Le solo de Sonia Garcia est un moment à part, une danse oblique, cabrée, baroque et basque à la fois, élégante comme un jeune cabri qu’on ne saurait dompter. Ses gestes dialoguent avec un cheval invisible – ou un souvenir de cheval ? – dans des suspensions nettes, des arrêts francs, des spirales retenues. La lumière, elle aussi, tire vers le cinéma : poursuites précises, contre-champs aveuglants, zones d’obscurité qui avalent le réel. On pense au réalisateur thaïlandais Apichatpong Weerasethakul, ou à ces films où la lumière se déplace comme une entité indépendante, révélant juste ce qu’il faut pour laisser flotter le mystère. Le quatuor suivant trouble davantage : les corps deviennent instruments, ou plutôt le croit-on, car la bande-son semble émaner d’eux tout en venant d’ailleurs. Une illusion sonore parfaitement tenue, qui perturbe juste assez pour que le regard devienne poreux. Les gestes, eux, sont économes, spiralés, comme s’ils portaient un dispositif fragile.
Soudain, les corps tombent au sol et les doigts frappent le plateau. Un bruit sec, puis un galop réapparaît comme un écho lointain. La pièce avance par indices, éclats, microfictions. On traverse cette Contreclécomme un roman où rien n’est donné dans l’ordre. Puis le rideau vert s’ouvre, enfin. On s’attend à une révélation et on découvre l’obscurité. Du néant. Un non-lieu. Peut-être l’envers du réel ou le dessous du monde. La Tierce travaille une hyper dimension : ce que l’on voit et ce que l’on devine coexistent, comme les deux faces d’une même lune. Dans les marges, un magicien triste répète son numéro de pacotille. Plus loin, un luth est déterré comme une relique qui nous regardait en silence depuis le début. La pièce est faite de ces rituels infimes, de ces décalages, de ces gestes échappés d’un Moyen Âge fantasmé pour se frotter à notre époque saturée.
Le final se siffle, doucement, sur l’air du poème. Et tout revient : Guillaume, le cheval, le néant, le vert, la quête, la pierre invisible. Remonte alors la question, vieille comme le texte et pourtant fraîche comme une écharde : qu’est-ce qu’une contreclé ? Un moyen de décaler le réel ? D’empêcher qu’il ne se referme dans ses certitudes ? Ou simplement une invitation à laisser le spectateur agir, toucher l’œuvre, la déplacer d’un rien ? Ici, le sens n’est jamais donné, mais offert à l’inflexion. On peut répondre à l’œuvre comme on renverrait une clé à son poème, refusant la passivité du regard. Dans un monde qui verrouille plus vite qu’il ne pense, la Contreclé grippe ce qui prétend avancer sans nous – un geste politique à sa minuscule échelle. Car c’est là que tout commence : dans cette petite rotation du sens, presque imperceptible, où l’on s’autorise enfin à rouvrir ce qui semblait clos.
La contreclé de La Tierce a été présenté, sur une programmation de la Manufacture CDCN Nouvelle-Aquitaine, au tnba, Bordeaux
⇢ les 11 et 12 décembre à Mille Plateaux, La Rochelle
⇢ le 27 mars dans le cadre du festival Art Danse au Dancing, Dijon
⇢ le 30 mars dans le cadre du festival A CORPS au TAP, Poitiers
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