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Ces dernières années, l’expression « pas de souci » a fait une entrée fracassante dans le palmarès des tics de langage les plus irritants. Est-ce l’indicateur d’une agressivité passive qui règne actuellement dans la société ?

 

Solal Bouloudnine, Olivier Veillon et Maxime Mikolajczak : Blanche Gardin en parle dans un de ses sketchs. Selon elle, ceux qui l’utilisent ont « la fragilité affective d’un nourrisson de six mois ». Dans la pièce, on ne l’utilise que trois fois mais à chacune d’entre elles, si le personnage passait au détecteur de mensonges, il dirait plutôt : « En fait, ça me fait vraiment chier. » « Pas de souci » est une formule magique qui permet de mettre les choses sous le tapis. Quand on le dit, c’est que, justement, il y a bel et bien un souci. Mais, dans la pièce, ces deux potes préfèrent le cacher pour sauver leur amitié. 

 


Et ça ne dure pas longtemps. La violence, verbale puis physique, surgit vite entre ces deux hommes lambda d’âge moyen. L’auteur d’anticipation britannique James Graham Ballard dépeignait dans ses livres une classe moyenne rattrapée par ses pulsions violentes dans un futur proche. Est-ce ce que le spectacle donne à voir ? 

 

SB, OV & MM : Pas de souci a plusieurs sources. Nous avons été marqués par un fait divers assez extrême : pour une place de parking, deux hommes se sont étripés, l’un finissant par tuer l’autre devant son fils. Et par un film argentin, Les nouveaux sauvages (Damián Szifrón, 2014), qui enchaîne cinq sketches dans lesquels des gens vont au bout de leurs pulsions dans des situations du quotidien – un désaccord entre automobilistes, etc. Ce basculement dans la violence est aussi au cœur de la dramaturgie que nous avons imaginée et qui est finalement proche de celle d’un film d’horreur. Dans les slashers, tout commence avec une bande d’ados insouciants dans un cadre idyllique, alors qu’on sait très bien que le pire va advenir et que le tueur est juste derrière la porte. Pas de souci suit la même courbe : la pièce s’ouvre sur une situation digne d’un film français de quarantenaires avec Bruno Podalydès et se finit dans la violence la plus trash. Un dernier élément entre en compte dans ce basculement : dehors, l’air est devenu irrespirable et le monde touche à sa fin. Dans un tel contexte, on perd facilement son sang-froid, et c’est ce que vivent ces deux personnages en huis clos, partagés entre un dernier élan d’amitié et la peur qui les ronge.

 


Leur affrontement a des soubassements politiques : Fabien se la raconte écolo, Guillaume est moins regardant sur ces questions. 

 

SB, OV & MM : Oui, mais ils sont pleins de contradictions. Sous ses airs progressistes, Fabien est radin, rigoriste et obsédé par la compétition. Il y a aussi chez lui un élément « mascu » qui nourrit la dispute entre lui et son ami. Là où Guillaume, a priori peu concerné par les questions sociales, se révèle plus généreux et même enclin au « vivre ensemble ». Une inversion des rôles se produit au fil du spectacle.


 

Une IA omniprésente, incarnée par une voix féminine et un écran, influence les personnages dans leurs décisions, le plus souvent pour le pire. La technologie se nourrit-elle de nos instincts les plus vils ? 

 

SB, OV & MM : Dans son livre Cyberpunk, l’essayiste franco-tunisienne Asma Mhalla reprend l’idée de l’auteur de SF américain William Gibson selon laquelle « le futur est déjà là ». Gibson voulait dire par là que les outils technologiques dont s’emparent la science-fiction ou les dystopies à la Black Mirror, sont pour la plupart déjà présents dans notre quotidien. Ces fictions ne font que pousser le curseur un peu plus loin. L’IA est déjà présente dans nos vies, elle pourrait l’être encore davantage, et c’est le cas dans Pas de souci. Il s’agit d’une dispute entre deux amis : par le passé, ils auraient été deux à s’engueuler, maintenant ils sont trois – avec l’IA qui souffle sur les braises. Les algorithmes enfoncent les clous, créent des raccourcis de pensée et provoquent des réactions parfois très violentes chez des gens qui ne le sont pas forcément. Tous ces haters qui se cachent derrière des pseudos sur les réseaux sociaux, aussi bien, si on les rencontrait dans la réalité, on se rendrait compte qu’ils ne sont pas si affreux que ça. 

 


Pas de souci de Solal Bouloudnine, Olivier Veillon et Maxime Mikolajczak de la Compagnie Miam Miam, du 3 au 13 février à la Maison des Métallos, Paris


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