Le Hollywood des années 1940, la Divine Comédie de Dante, le waacking, la styliste Jeanne Friot et la musique baroque : tous ces éléments ont plus en commun que vous ne l’imaginez. Si vous en doutez, Maud Le Pladec et Josépha Madoki ont de quoi vous convaincre. Les deux chorégraphes s’allient à l’occasion du double programme Concerto danzante, porté par les quelques vingt-quatre danseur·euses du Ballet de Lorraine et l’orchestre baroque Les Arts Florissants, dirigé par Théotime Langlois de Swarte. Tout un monde réuni autour d’un amour commun pour le glamour, le subversif et le drama.
Bouche boudeuse, sourcils légèrement arqués et le regard dur, on la surnomme « La Divine ». Greta Garbo, grande figure hollywoodienne, est l’une des icônes auxquelles Josépha Madoki rend hommage dans sa nouvelle création, la bien nommée Garbo, qui ouvre ce double programme. Sur des airs de concerto de Vivaldi, de Lambranzi ou encore de Uccellini, la chorégraphe enchaîne les clins d’œil à Marlene Dietrich, Gloria Swanson, Joan Crawford et autres stars du cinéma d’antan. La mise en scène est ultra léchée, les lumières, tels des flashs de paparazzi, se réfléchissent sur les sequins des costumes conçus par Arturo Obegero. Tout en boas, velours et paillettes, les danseur·euses incarnent à merveille jet-set et autres abonnés du tapis rouge.
Mais le septième art n’est pas la seule passion de Madoki, il y a aussi le waacking. Dans le Los Angeles des années 1970, les communautés queer afro-américaines parodient les gestes des stars d’Hollywood, adoptent une démarche et des expressions faciales exagérées, des mouvements de bras rapides et circulaires autour de la tête. Le waacking est une danse de revendication, de subversion d’un milieu culturel qui excluait jusqu’alors ces minorités. Garbo s’annonce comme la fusion ambitieuse et instable de ces deux identités : l’art bourgeois blanc et sa caricature par la danse. Mais entre les pas de classique, de contemporain, les tenues de soirée et les notes de musique baroque, on perd peu à peu les traces du waacking, submergé par le glamour et l’opulence.
© Laurent PhilippeChangement d’ambiance. Projos et tapis rouges ont cédé la place à une atmosphère lugubre et enfumée. Les danseur·euses ont troqué leurs tenues de velours contre du latex de noir et de blanc. Un avertissement s’affiche en fond de scène : « Abandonnez tout espoir, vous qui entrez ici ». Le message est clair : fini Hollywood, Maud Le Pladec nous emmène dans les bas-fonds. Avec Ad vitam aeternam, la chorégraphe imagine une fresque narrative et visuelle autour de la notion de métamorphose, empreinte d’une atmosphère queer et camp. Des tenues conçues par la designeuse star Jeanne Friot, qui s’inspire ici d’une esthétique freak chic pour enrober des gestes de waacking ou de voguing mêlés à des pas de danse classique.
Au plateau, ces créatures halloweenesques, arlequins de combinaison moulante et autres lapins en talons aiguilles, rencontrent les airs baroques de Bach. Un drôle de phénomène opère alors. À l’instar de Josépha Madoki avec Garbo, Maud Le Pladec initie un dialogue entre musique classique et contre-culture. Aucune des deux pièces ne parvient pourtant à achever le processus de réappropriation auquel elle semble aspirer. C’est même l’inverse qui se produit sur scène : une esthétisation maladroite de ces contre-cultures au profit d’une célébration de la musique baroque qui les accompagne. Si bien qu’après deux heures de représentation, une question se pose : n’est-il pas préférable de laisser le baroque où il se trouve, partir sur des bases fraîches et construire de nouvelles références culturelles ? C’est peut-être ce que cachait cette mystérieuse boîte verte qui trônait au centre de la scène de Ad vitam aeternam. Était-ce un cercueil, ou bien une boîte de Pandore qui ne demande qu’à être ouverte ? À vous de voir.
Concerto danzante de Josépha Madoki et Maud Le Pladec a été présenté du 29 avril au 6 mai à l’Opéra de Nancy-Lorraine
⇢ les 6 et 7 juin à la Philharmonie de Paris
⇢ du 4 au 6 décembre à la Seine Musicale, Boulogne-Billancourt
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