Que ne ferait-on pas faire à un public de théâtre ? À peine rentrés sur un plateau sans gradin, des ouvreuses distribuent des masques type farces et attrapes aux spectateurs et leur signalent d’un geste qu’il est requis de les porter. Naturellement, ces masques sont hideux et c’est l’idée : des facies patibulaires, narquois, placides ou bouffons. Certains ont un air familier : sur l’un d’eux, on croit reconnaître le rictus signature du producteur électro Aphex Twin. Selon son tour de tête, ces bouts de plastique peuvent être douloureux à porter et entraver la respiration ou la vue, si bien qu’on observe l’action comme depuis un trou de serrure – en voyeur. Disposé en fer à cheval face à un grand écran blanc, le public ainsi défiguré fait bien flipper, d’autant que la DA des prothèses faciales penche moins du côté de James Ensor que de celle d’American Nightmare. Pour rajouter une touche de malaise et suggérer une expérience psycho-sociale, un bip claque dans l’espace à intervalle régulier. Pas de doute : le farceur en chef Romeo Castellucci nous a mis dans les meilleures dispositions pour suivre l’anti-leçon de linguistique qui va se tenir sous nos yeux.
Surgis de derrière l’écran, deux opérateurs aux gants blancs initient une parade d’objets qu’ils déposent un à un sur un socle ou à même le sol pour les soumettre à notre regard l’espace d’une minute. Ce régime de monstration rappelle à la fois la vente aux enchères, le catwalk ou le tour de magie old school. À chaque apparition, un mot s’affiche à l’écran, ne désignant jamais l’article exposé. Un bouquet dans un vase est un « visage » – nous ramenant d’emblée aux sales gueules de l’assemblée. Un verre de lait est un « marteau » ; une bombe à oxygène dévissée, un « soleil ». Plus joli encore : une simple couverture de laine rose échouée au sol est auréolée de la légende « poésie ». Pour ne pas tout déflorer de cette courte performance, on ne dévoilera pas le reste de ces jumelages contre-intuitifs, ni la nature de l’objet de clôture. Ce dernier est livré à une contemplation plus longue, alors que le bip se tait, nourrissant le doute sur une éventuelle invitation à interagir.
Et c’est à peu près tout. Romeo Castellucci, grand manitou des scènes contemporaines, nous pose à nouveau devant un rébus de peu de choses, avec une efficacité et un humour tautologique qui font la marque de ses productions les plus récentes. Dans tout son mystère et sa simplicité, Credere alle Maschere – « croire aux masques » – fait office à la fois de canular, d’énigme du Sphinx et d’art poétique. On y retrouve les marottes du metteur en scène : impasse du langage, duplicité du visible, trouble saussurien, mystique du rituel, dialectique du vrai et du faux. « Voilà l’art », semble nous dire le démiurge. Et cet art, c’est : une association d’idées sans fondement ; un phénomène surnaturel régi par ses propres règles ; ou encore : un carambolage mental entre le mot et la chose, en temps réel dans l’esprit de chaque spectateur.
© Luca del PiaUn autre degré de lecture, plus espiègle, s’invite également. Depuis les années 2020, le théâtre de Castellucci creuse une veine satirique à l’encontre de la sphère culturelle, mettant en cause à la fois son public et son industrie. En 2019, le texte de La Vita Nuova (des pasteurs noirs en escarpins renversant des voitures dans un parking) tournait en dérision ces « visiteurs dans les musées, presque tous des artistes qui voudraient être exposés ». Plus récemment, son Bérénice, qui fait encore s’étrangler les bourgeois dans les théâtres internationaux, rudoyait Isabelle Huppert, « synecdoque du théâtre ». Pareillement, Credere alle Maschere tend un affreux miroir aux cultureux de tout poil et expose le jeu de dupe de la réception de l’art. Nous voilà pantins, avec nos grosses têtes en toc, à nous creuser les méninges sur un deus ex machina sémiologique abscons. Mais le pied de nez du grand prestidigitateur de Cesena, souvent raillé pour sa démesure, se trouve encore ailleurs : dans la modestie de cette installation performative. Quelques babioles, un public, deux performeurs, 35 minutes, pas de texte : Credere alle Maschere est plus léger en production qu’un show dans un festival d’émergence. Peu de jeunes compagnies oseraient pourtant assumer ce type de forme de nos jours. L’Italien de 65 ans, omniprésent à l’international depuis plus de 45 ans, s’octroie ce luxe avec panache et, on l’imagine, un léger sourire en coin.
Credere alle Maschere de Romeo Castellucci a été présenté du 6 au 10 juin dans le cadre des Festwochen à Museumsquartier, Vienne (Autriche)
⇢ du 4 au 7 juillet dans le cadre du festival GREC au CCCB, Barcelone (Espagne)
⇢ les 16 et 17 janvier au Théâtre Vidy-Lausanne (Suisse)
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