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Et si le lieu de la « performance », la scène donc, était aussi celui de la « performativité », autrement dit de la compétition ? Ce rapprochement est à l’œuvre dans le Dance marathon express que propose la chorégraphe Kaori Ito. Huit interprètes aux nationalités diverses – japonaise, coréenne, française et suisse – y scintillent et s'essoufflent sur un mix musical en avance rapide. L’objectif : rafler la première place d'un marathon de danse, et ce même si le corps doit lâcher. Pour les perdant·es, un refuge a été aménagé – sur les bordures du dancefloor central, à l’abri des regards. C’est là que les danseur·euses déchu·es peuvent souffler et s’épanchent sur leurs désillusions. 

 

À travers cette course aux allures de survival, Kaori Ito n’entend pas simplement nous causer de la cruauté du monde de la danse ou de la mode. La metteuse en scène et directrice du TJP nous livre un peu de l'âme de son pays d'origine, le Japon, société régie par la course à la réussite et le sens du sacrifice. C’est connu : là-bas, l'inutilité et l'échec entrainent une forte stigmatisation sociale. Mais le spectacle imagine une porte de sortie pour les excommuniés de la win : les danseur·euses recalé·es plongent un·es à un·es dans de vastes étendues enneigées – suggérées par la musique, les costumes et les vocalisations des interprètes –, les mêmes paysages décrits par l'écrivain japonais Kenji Miyazawa dans son recueil de contes intitulé Les pieds nus de lumière. Ici, pas de vacarme, juste le murmure des pas qui s'enfoncent dans la neige, que les japonais désignent par l’onomatopée « shin shin ». C'est auprès des frères Narao et Ichirō, dans les plaines immaculées du Japon des années 1930, que les danseur·euses/coureur·euses trouveront la résilience, au coeur d’un final marquant une rupture de ton radicale par rapport au reste de la pièce. 

 

Pour parvenir à cet état de grâce, il leur faudra effectuer un long périple à travers les âges. L'occasion pour Kaori Ito d'écrire une histoire de la pop de son pays natal, traversée par les influences étrangères. Une histoire à rebours, qui, à partir d’aujourd’hui, remonte jusqu’aux années 1930 : l'émergence du Tokyo Boogie Woogie sous occupation américaine à l’après-guerre, la vague hippie dans l'archipel au milieu des années 1970, ou encore le boom de la chanson coréenne dans les années 1990, trente ans après le dégel entre les deux nations. À chaque décennie son genre musical, sa gestuelle et sa mode vestimentaire : justaucorps et guêtres fluos, tuniques amples et pantalons pattes d'Eph, ou robes dorées. Mais derrière le strass et les paillettes se cachent souvent des êtres rongés par l'injonction au sacrifice. Comme celui des des fameuses·x idoles de J-Pop, emblèmes des années 2000-2010, contraint·es au célibat pour ne pas briser les fantasmes de leurs fans. Ou celui de Shizuko Kasagi, égérie du Tokyo Boogie Woogie, qui fit danser le Japon au prix d’une vie personelle douloureuse. À l’arrivée, ce Dance Marathon Express s’apparente à un remake nippon et moderne du célèbre On achève bien les chevaux de Sydney Pollack (1969), qui voyait les victimes de la Grande Dépression s’abimer dans un impitoyable concours de danse. En reconduisant l’allégorie, Kaori Ito appelle à lire entre les lignes de la culture de la réussite, japonaise ou mondiale, pour révéler la souffrance de ceux dont l’épanouissement n’est qu’une façade. Un éveil nécessaire pour que le corps collectif cesse de valoriser les stigmates de ceux qui se lèvent tôt.

 

Dance marathon express de Kaori Ito, du 3 au 11 octobre au TJP, Strasbourg

 les 15 et 16 octobre au CDN de Normandie-Rouen 

 le 17 octobre au Théâtre de l’Arsenal, Val-de-reuil

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