Dans le règne animal, la fourmi argentée des Alpes constitue une exception. Ces fourmilières, creusées sous plusieurs mètres de profondeur, abritent une ou plusieurs reines capables de pondre des centaines de milliers d’œufs au cours de leur vie. Les colonies sont divisées selon leur modèle reproductif : monogynes ou polygynes. L’évolution a tendance à homogénéiser les comportements sociaux et cette diversité reproductive propre à l’espèce alpine fascine les spécialistes, notamment parce que celle-ci implique la présence de deux gènes contraires. Comment ces sociétés souterraines ont-elles perduré sans s’altérer ? Quel mode de transmission génétique permet la survivance de ces deux allèles ? Et pourquoi se poser toutes ces questions ? Voici la légère confusion que provoque dans un premier temps Derborence de Simon Senn, artiste suisse qui met en scène l’innovation techno-scientifique dans des conférences nerdy mais plus troublantes qu’il n’y parait.
Presque sans préambule, la scientifique Amaranta Fontcuberta nous raconte ses quatre étés passés à arpenter la vallée de Derborence, l’une des plus difficiles d’accès en Suisse, pour mener des recherches de grande ampleur sur cet insecte d’apparence ordinaire. Elle décrit sa fascination pour l’évolution des espèces, sa soutenance de thèse passée en visio durant le confinement de 2020, la joie des découvertes inattendues, ses doutes et ses angoisses. Dans une mise en scène ultra économe – une table de travail, du matériel de test génétique, un vidéo-projecteur et un écran en fond de scène – Amaranta Fontcuberta évolue avec naturel et ouvre son labo itinérant aux spectateurs. Tout en douceur, Derborence pose de grandes questions : pourquoi investir dans la recherche scientifique ? Quelle est la part du hasard dans l’évolution ? Et celle de l’action individuelle ? Quelle est notre agentivité quand l’histoire déraille ? Sans prétendre y répondre, Derborence déplie une série d’anecdotes poétiques propices à des réflexions plus profondes. En creux, on pense aux moyens colossaux injectés dans la course aux étoiles, dans l’extractivisme en Europe ou dans l’intelligence artificielle. Mais tous ces grands enjeux du présent ne sont jamais nommés. L'important ici est de s'immerger dans la pensée en mouvement d'une scientifique. En pleine ère de la post-vérité, à l’heure où les politiques de l’irrationnel se globalisent, suivre Amaranta Fontcuberta dans ses enquêtes, témoigner de sa méthode, de sa rigueur et de sa patience, donne du baume au cœur.
La vallée de Derborence accueille l’un des lacs les plus connus de Suisse, apparu à la suite de deux éboulements successifs et meurtriers au XVIIIe siècle. Connu des randonneurs et des naturalistes, ce coin de Lizerne est un repaire pour l’illustre gyapète barbu, quelques espèces végétales protégées comme le sabot de Vénus ou la clématite dressée. Derborence, c’est aussi le décor du plus célèbre roman de l’écrivain national Charles Ferdinand Ramuz et de son adaptation à l’écran, en 1986, par un des membres de la Nouvelle Vague helvétique, Francis Reusser. Simon Senn ajoute sa pierre à l’édifice en ouvrant la scène aux usagers de la montagne, convoqués symboliquement par Amaranta Fontcuberta. Bergers, scientifiques et marcheurs : là encore sans avancer de solution, la scientifique raconte la diversité de nos rapports au vivant. Comment les concilier ? Le canton semble avoir tranché : Derborence sera prochainement fermée à toute activité humaine, une méthode obsolète qui, au lieu d’imaginer de nouvelles formes de cohabitation, creusera davantage l’écart entre espace anthropique et monde sauvage.
Derborence de Simon Senn & Amaranta Fontcuberta a été présenté du 26 au 28 septembre à Vidy-Lausanne
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