Éclats commence comme bien des pièces de danse contemporaine : un trio de jeunes gens, visages anguleux, habillé·es d’un jean ou d’un survet, entame une série de gestes abstraits évoquant des états transitoires. Et puis, quelque chose se passe. Ici, ce n’est pas plastique : le plateau reste dépouillé. Ce n’est pas non plus dramaturgique : pas de sortie de scène ou de nouveau personnage. C’est plutôt de l’ordre de la vibration et du sensible. La musique, parfois à contre-temps des corps, génère une drôle d’harmonie tout en rebonds. Les mouvements de hanches et de cheveux rappellent les déchaînements hippies des années 1970. Les lancés de jambes et de bras, un poil grotesques, rappellent des rondes médiévales. On pense aussi à cette scène inoubliable dans Poor Things de Yórgos Lánthimos (2023), dans laquelle l’ingénue Bella Baxter (Emma Stone) subvertit une danse de salon en un trip émancipateur. Le personnage, ultrasexualisé et manipulé depuis le début du long-métrage, danse avec une rare spontanéité, sans rien s’imposer – sexy et dégoutante, virtuose et triviale. Il y a de cela dans la chorégraphie désordonnée d’Éclats : un appel à la vulnérabilité et à l’instinct.
Dans la même veine, les danseur·euses de Léa Vinette font de leur visage et de leurs yeux un haut-lieu d’expression scénique. Léger sourire halluciné, état de grâce, explosion de rage : les danseur·euses sont traversé·es par les émotions plus qu’iels ne les interprètent. Le visage tient un autre rôle, plus structurel : cette chorégraphie de l’intensité émotionnelle est agencée par des regards entre les performeur·euses pour découper l’espace en axes transversaux ou s’adresser au public. Le trio se rapproche des spectateurs, s’en éloigne, les fixe franchement, parfois pendant de longues minutes. Comme un test perpétuel, Éclats donne à voir les effets de la configuration musique-scène-public sur les corps des danseur·euses. L’incertitude est féconde et entretenue. S’en dégage une certaine fébrilité qui fait la force d’une pièce par ailleurs très sobre.
Éclats de Léa Vinette a été présenté les 15 et 16 janvier dans le cadre du festival Trajectoires au TU-Nantes
⇢ du 11 au 13 février dans le cadre du festival Faits d’Hiver à La Villette, Paris
⇢ le 21 février aux Hivernales du CDCN à Avignon
⇢ les 17 et 18 mars dans le cadre du festival Conversations au Cndc Angers
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