Je suis une montagne s’inscrit dans une lignée de formes artistiques qui cherchent à communiquer directement avec le corps du spectateur et à faire spectacle par la technique, sans les humains – on peut penser à l’installation Polytope de Iannis Xenakis dans les années 1970, ou au Sacre du printemps, devenu un ballet de machines dirigé par Romeo Castellucci en 2014. Quels imaginaires de tels dispositifs peuvent-ils ouvrir ?
On peut parfois être frustré par les modes de communication les plus courants. Par exemple, la communication verbale. Je le ressens quand un proche est en deuil : les mots ne peuvent rien. C’est parce qu’en fait, il n’y a rien à dire. On aimerait plutôt prendre les gens dans nos bras. Il existe d’autres langages que le verbe ou les images, et mon installation les explore. Jouer avec les sensations corporelles permet d’écrire d’autres histoires, de faire partir le spectateur vers d’autres imaginaires. Les retours en attestent : tout le monde vit une expérience très différente. Et ces outils sont très puissants. Dans les séances tests de l’installation, j’avais inséré une séquence en silence dans le noir total d’environ trois ou quatre minutes. Les gens flottaient dans le vide, et c’est tout. Je craignais qu’ils croient que c’était la fin du spectacle mais non : pour la moitié d’entre eux, c’était juste terrifiant. J’ai renoncé à cette séquence et j’ai rajouté un préambule pour accueillir le public : lui annoncer le programme, lui signaler qu’il est en sécurité et l’appeler à lâcher prise.
Dans ce préambule, vous annoncez que le titre du spectacle n’a pas d’importance. Est-ce pour ouvrir Je suis une montagne à une lecture autre qu’environnementale ?
Je regrette ce titre. J’ai voulu en changer mais il était trop tard. Sur les premières séances, pas mal de gens se conditionnaient pour « être une montagne » pendant tout le spectacle et, évidemment, ça ne marchait pas. Pour certains toutefois, c’est une porte d’entrée, puis ils partent sur autre chose – tant mieux. Ce préambule est très écrit. C’est une prise en charge nécessaire pour beaucoup de gens : s’ils ne se mettent pas dans de bonnes dispositions, ils restent sur leur garde et ne profitent pas de l’expérience. Beaucoup passent à côté pour cette raison. On leur conseille de retenter une seconde fois et, le plus souvent, ça marche. Il existe aussi une minorité sur laquelle ce type de forme n’opère pas : l’administratrice d’un lieu où l’on a été programmé m’a dit, sans animosité, « ce n’est pas pour moi. »
L’expérience fonctionne toutefois comme commentaire sur le vivant : on peut la vivre comme une mini simulation survivaliste, exposé aux conditions météorologiques du grand air. On réalise au passage que le confort moderne nous a rendu un peu trop douillet.
Totalement. Pourtant, notre corps est conçu pour résister au chaud, au froid, à la pluie. On peut trouver ça chiant, désagréable, mais ce n’est pas la fin du monde. La salle demeure à 20 degrés pendant toute l’expérience, cela n’a rien d’extrême. Ces éléments ne m’intéressent pas « en soi » : le vent, la chaleur, le froid, sont avant tout des façons de déclencher une narration. À un moment, il fait chaud : pour moi, c’est la naissance d’une étoile – mais c’est ma lecture personnelle, à chacun d’en faire la sienne. Pendant la création du show, j’avais testé une séquence de pluie d’environ trois ou quatre minutes. L’équipe de l’Oiseau Mouche à Roubaix s’était portée cobaye. Bon, là, j’ai dû arrêter l’expérience : j’ai vu qu’ils grelotaient, ça verrouillait la réception du reste du spectacle.
© Je suis une montagne, Eric Arnal BurschyCe type de forme « expériencielle » a la côte auprès d’un certain public qui en fait un usage divertissant. Comment transformer cela en une proposition esthétique ?
Je suis une montagne se tient dans des théâtres : ce n’est pas anodin. En préambule, je l’annonce comme un spectacle avec une durée, une dramaturgie, un début, une fin. Et non comme une simple expérience – même si c’en est une, aussi. Sans doute que certains spectateurs ne l’abordent que sous son aspect sensationnel, divertissant. Mais les échanges que j’ai à l’issue du spectacle me confirment que la majorité d’entre eux transforme cela en un voyage intérieur très riche. Certains partent très loin : un programmateur asiatique m’a dit avoir fait l’expérience du cycle de la vie et de la mort. Après, bien sûr, si on plaçait Je suis une montagne au Futuroscope, j’ignore ce qui pourrait se passer.
À la sortie du spectacle, un espace est aménagé pour débriefer l’expérience, à l’oral ou à l’écrit. Que font remonter les spectateurs ?
Après le show, j’essaie de scanner les visages. Si certains ont l’air d’avoir passé un mauvais moment, je vais vers eux. Dans l’ensemble, les gens ont de vives réactions et les chemins parcourus sont variés. Beaucoup parlent d’orgasme, d’extase, de voyage dans le temps, d’infini ou de mort. Certains ont des réminiscences de scènes dont ils ignoraient se souvenir. Une femme a eu la sensation physique de tourner sur elle-même, ou d’avancer, même si elle savait que c’était une illusion. Les réactions se font parfois sur feuille, à l’écrit ou via un dessin. Sur un des post-its que j’ai collectés, on peut lire : « Aujourd’hui, j’étais morte mais c’était ok ». D’autres font des textes plus développés. Cela me rappelle ces forums de jeux vidéo que je fréquentais quand j’étais jeune : certains utilisateurs faisaient des retours de 40 à 50 pages sur leur immersion dans des mondes virtuels. Je me disais qu’un jour, j’aimerais bien voir le même type de réaction à une œuvre d’art.
La situation dans laquelle nous plonge Je suis une montagne rappelle aussi des expériences sous psychotropes. Ce type de rapprochement est-il fréquent ?
Oui, et c’est cohérent. Le corps humain se cale sur certaines fréquences selon les activités dans lesquelles il est engagé ou les stimuli qu’il reçoit. Au quotidien, quand on travaille, qu’on se concentre ou qu’on discute, on est quelque part entre 12 et 30 hertz. Quand on est au calme, entre 10 et 12. En méditation, c’est autour de 7 et 8. En dessous, c’est proche du sommeil ou des expériences sous psychotrope. Le spectacle envoie des stimuli de ce type. Une spectatrice, dans la vingtaine, a quitté le spectacle parce qu’elle faisait un début de bad trip : par le passé, elle avait vécu une mauvaise expérience sous drogue qui l’avait envoyée à l’hôpital. Dans les rares cas où des gens quittent le spectacle, nous les encadrons – et ils nous ont tous remercié. Nous n’avons pas eu à gérer de crise de panique, si ce n’est une fois : une femme qui avait peur du noir et des orages. Effectivement, le spectacle n’était pas pour elle.
Je suis une montagne d’Eric Arnal Burtschy, du 9 au 11 janvier, dans le cadre de Nemo, Biennale internationale des arts numériques au CENTQUATRE, Paris
⇢ du 15 au 17 janvier dans le cadre du festival Transforme à la Comédie de Clermont-Ferrand
⇢ du 20 au 22 mars à l’Espace Michel Simon, Noisy-le-Grand
⇢ du 27 au 29 mars dans le cadre du festival Transforme aux Subs, Lyon
⇢ les 3 et 4 avril au Nouveau Relax, Chaumont
⇢ du 20 au 23 mai dans le cadre du festival Transforme au Théâtre national de Bretagne, Rennes
⇢ du 28 au 30 mai au Théâtre Liberté, Châteauvallon
⇢ dates à venir au festival Off Avignon
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