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Guerres, génocides, massacres… D’où vient le fait que les atrocités semblent se répéter ? Pour sonder les voies du traumatisme transgénérationnel, Krzysztof Warlikowski adapte la tragédie de Wajdi Mouawad, Le Serment d’Europe, créée à Épidaure en août 2025. Si dans la mythologie grecque Europe est une princesse phénicienne enlevée et violée par Zeus, l’auteur et metteur en scène libano-québécois réinvente le personnage dans un futur proche du monde contemporain. L’histoire se déroule en 2027, Europe est une femme de soixante-quinze ans traquée par Assia Fethiaga, diplomate représentante de l’ONU qui cherche à la faire témoigner du massacre d’enfants auquel elle a assisté en 1952 dans l’État (inventé) du Hafezstan. Europe accepte à une condition : qu’on retrouve ses trois filles – Mégara, Jovette et Wediaa – qu’elle a abandonnées à la naissance et dispersées à travers le monde. 


À partir de cette matière mythico-documentaire dense, le metteur en scène polonais crée un objet théâtral hybride. Dans sa version, Europe devient Europa. Si le destin de l’héroïne ne change pas, elle est ici projetée dans une vaste pièce bordée d’un mur défraîchi à jardin, d’un haut grillage à cour, d’un immense tableau à craie au fond et de quelques bureaux en bois. L’espace ressemble autant à une salle de classe qu’à un pénitencier. Une symbolique qui vaut double : Europa non seulement se confronte au traumatisme de la fillette qu’elle était à huit ans, mais confesse aussi à ses filles l’hérédité de son propre fardeau. Pour celles-ci, qui ne connaissaient cette mère ni d’Ève ni d’Adam, cette rencontre du troisième type donne un sens à tous leurs malheurs : Jovette, cynophobe, s’est résignée à devenir mécène pour chiens ; Mégara a enchaîné les fausses couches ; Wediaa a enfanté un fils Zacharie, alors jugé pour viol et féminicide. Ainsi les effets du traumatisme originel se sont-ils répercutés tels des ondes de choc sur les générations suivantes. En brisant le silence sur le crime originel, Europa entend conjurer cette malédiction.


Entre ellipses, flashbacks et projections mentales, les cinq personnages livrent à tour de rôle leurs récits de vie brisées jusqu’aux doubles aveux d’Europa et de Zacharie. Tandis que la fragmentation narrative dissout les liens de causalité événementielle, la multiplicité de marqueurs contextuels – dates, lieux, institutions, etc. – accentuent à l’inverse l’effet de réel. Le paradoxe de cette esthétique docu-fiction est appuyé par les images caméra tournées en live : certaines affichent les protagonistes sur le tableau à craie, en gros plan façon interrogatoire ou en coulisses façon hors-champ ; d’autres révèlent les dessous de la scène, où rampe le spectre enfantin d’Europa. Vêtue d’une petite robe bleu ciel et d’un masque aux yeux creux qui lui donne l’air d’une poupée sortie d’un film d’horreur, elle est recroquevillée sous les planches comme un trauma terré au fin fond de l’inconscient. Vision profondément troublante, et non moins saisissante. 


Au-delà de l’inspiration mythologique initiale de Wajdi Mouawad, Krzysztof Warlikowski façonne des personnages entre deux âges : Europa enfant est incarnée par un homme adulte ; son alter ego âgée, vêtue de noir jusqu’à ses lunettes de soleil telle une allégorie de l’aveugle clairvoyante, fait un pas vers l’avenir en brisant la chaîne du malheur ; à l’inverse, ses filles et son petit-fils ont beau avoir grandi dans le monde contemporain, la trace du traumatisme de leur ancêtre grève leur avenir, tandis que la diplomate, derrière ses airs de séductrice au carré blond et talons aiguilles, a longuement œuvré pour rendre justice aux victimes du bain de sang dont elle est l’une des descendantes. En creux, les personnages font résonner les guerres du siècle passé et les conflits dévastateurs d’aujourd’hui. La tragédie enfonce ici le clou de la fatalité. 


Ou presque. Un horizon salutaire semble poindre dans le texte de Wajdi Mouawad. Dans sa leçon inaugurale prononcée au Collège de France – et adaptée au Printemps des Comédiens sous forme de prologue – l’auteur voit dans la tragédie une « fécondation » pour la parole et l’écriture. Krzysztof Warlikowski dresse un tableau plus sombre. Plus la révélation des crimes approche, plus l’atmosphère s’enfonce dans un malaise vertigineux chargé de crissements aigus et de basses sourdes. Ainsi point de deus ex machina – solution miracle des auteurs grecs pour remettre de l’ordre dans les affaires humaines –, ni de catharsis libératrice. Le metteur en scène polonais dessine un éternel retour plus nietzschéen. Si la parole permet la rétrospection, elle ne vaut pas réparation et n’empêche pas la répétition des schémas criminels inconscients. Et la tragédie de demeurer sans fin. 

 



Europa de Krzysztof Warlikowski, d’après Le Serment d’Europe de Wajdi Mouawad, a été présenté les 29 et 30 mai dans le cadre du Printemps des Comédiens au Domaine d’Ô, Montpellier

⇢ les 10, 11 et 13 août 2026 au Salzburger Festspiele (Autriche)

du 28 au 31 août 2026 à la Ruhtriennale (Allemagne)

⇢ les 18 et 19 septembre au Festiwal Wybrzeże Sztuki, Gdańsk (Pologne)

⇢ les 11 et 12 décembre 2026 à la Boska Komedia, Cracovie (Pologne)

 

Le Serment d’Europe de Wajdi Mouawad sera présenté du 17 au 28 novembre 2026 au Théâtre national de Bretagne, Rennes

⇢ du 4 au 11 décembre 2026 à La Comédie de Genève, Suisse

⇢ du 10 mars au 10 avril 2027 à La Colline, Paris

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