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Un objet simple qui contiendrait tout un monde à déchiffrer. La performance de Mila Turajlić fonctionne absolument comme son sujet : des archives. En 2005, la réalisatrice serbe découvre le « fonds des actualités yougoslaves ». Soit des mètres et des mètres de films en 35 mm, complètement oubliés, qui documentent la vie politique et la gloire de Tito, dirigeant de la Yougoslavie communiste. Ceux tournés à l’international attirent tout particulièrement son attention. En ce début des années 1960, un vent de liberté souffle sur le monde, les luttes anti-coloniales battent leur plein, les déclarations d’indépendance s’enchaînent, le mouvement des non-alignés, qui refusent de souscrire au jeu des deux blocs de la guerre froide, se structure. Embarqué dans les voyages officiels du général ou dépêchant des réalisateurs dans les pays qui en manquent, le « studio de cinéma sous contrôle du gouvernement » yougoslave enregistre sans compter. 


Seule sur scène, Mila Turajlić déroule chaque soir un montage inédit d’archives qu’elle a soigneusement sélectionnées. Projeté en fond de salle, celui-ci surmonte un autre film, tourné en direct, de la performeuse racontant et épluchant, sourire aux lèvres, son catalogue de points d’interrogation. En effet, soixante ans plus tard, approcher la vérité de ces représentations n’est pas sans soulever une myriade de questions. La première est dans le titre : comment les faire parler ? Littéralement, d'abord : le son a été capté sur d’autres bobines, conservées dans d’autres lieux d’archivage. Mais aussi métaphoriquement, puisque « le temps avance, l’image recule ». D'autres questions abondent aussi : à qui appartiennent les archives d’un pays qui n’a plus d’existence administrative ? Comment appréhender la révolution politique que constituent ces reportages, notamment ceux tournés dans les colonies françaises où, depuis le décret Laval du 3 mars 1934, les cinéastes locaux étaient interdits de produire leurs propres images ? Comment furent-ils des instruments politiques immédiats au « service de la construction d’une nouvelle vision du monde » ? Comment leur faire dire tout ce qu’on veut en ajoutant les commentaires adéquats ? 


La pièce se réduirait à une formidable leçon de sémiologie si la plongée dans ces images n’était pas si troublante. Suivant l’invitation de Mila Turajlić, on y glisse comme on renouerait avec les promesses d’un monde enfin débarrassé du colonialisme et des oppressions, on renoue avec l’espoir de ces combattants de la liberté. C’est-à-dire : on se bricole une autre approche historique où les soulèvements ne peuvent plus se réduire aux échecs et trahisons qu’on sait avoir suivis. 


Il y a plus encore. Puisque « l’archive attendait encore quelque chose », la cinéaste a entrepris de rendre progressivement les reportages aux pays où ils avaient été tournés. À chaque fois, elle met en abîme son propre dispositif, filmant à leur tour les spectateurs qui les regardent et les commentent. Dans cette dernière partie, à contempler et écouter des Algériens et Algériennes expliciter ce que leur évoquent ces images de combattants du FLN lavant leur linge, ou la liesse des premières élections libres, vient le sentiment doux-amer qu’au-delà des tabous et des mémoires silenciées, un pan de notre histoire nous a enfin été rendu. 


Faire parler les archives des non-alignés de Mila Turajlić a été présenté du 9 au 16 avril au Théâtre de la Bastille, Paris 


les 5 et 6 juin dans le cadre de Latitudes contemporaines à la Rose des Vents, Villeneuve-d'Ascq

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