À Lausanne, pas besoin de montre, on se repère au son des cloches de la cathédrale. Et lorsque celles-ci se mettent en veille pour la nuit, le guet prend le relais pour annoncer à la force de sa voix, chaque nouvelle heure. On le surnomme « le crieur ». Cette tradition a fait la renommée de la ville, en Europe et au-delà de l’Atlantique. Au début de l’été, ce n’est pourtant pas pour cette curiosité locale que la cité fait tant parler d’elle, mais bien pour son Festival qui célèbre cette année sa 54e édition. Pendant six jours, performances, concerts et rencontres en plein air éclosent aux quatre coins de la ville, du centre historique aux périphéries, en toute gratuité. Assister à un concert de « chant ancestral » dans la cathédrale, traverser le pont de Bessières et slalomer entre les performeur·euses, taper du pied au son des basses de la Placette Bonnard et boire un coup avec les députés à la buvette du Grand Conseil vaudois. Le festival ne connaît définitivement aucune limite. Et si des figures identifiées de la scène théâtre étaient au programme – Adeline Rosenstein, Gaëlle Bourges ou Volmir Cordeiro –, c’était bien le cirque qui était à l’honneur de cette édition 2026.
À quelques kilomètres au nord de la cathédrale, l’usine de gestion des déchets de Tridel a mis en pause ses activités le temps du festival. La nuit, le lieu accueille DJs et couche-tard à l’occasion d’afterparties ; en journée, circassien·nes et musicien·nes prennent le relais. Une atmosphère froide se dégage de cette immense bâtisse de béton construite au début des années 2000. La plus vaste partie du bâtiment s’étend en sous-sol, atteignable par une rampe en colimaçon qui remonte jusqu’au toit. Autour de cet espace oblique, le son fonctionne selon ses propres règles. Il dévale la pente, se percute contre les murs et résonne dans tout l’espace. L’entrée de Jakob Lohmann est marquée par un bruit sourd, celui d’un objet qui s’écrase au sol avant de racler le bitume. Il faut attendre plusieurs minutes avant que le performeur apparaisse pour comprendre son origine : à ses pieds, deux lourds blocs de béton emprisonnent ses membres et restreignent ses moindres gestes. Quelques mètres plus bas, Keivin Benavides Hidalgo est allongé sur le sol, la tête également encastrée dans un parpaing. Tout est ainsi fait de béton dans leur pièce KOKKON : le sol sur lequel évolue le duo, les agrès qu’ils utilisent – poids, roue cyr et une sorte de mât chinois. Seuls deux ballons de baudruche rose volent au-dessus de leur tête, comme une promesse de légèreté. Qu’importe, ces deux-là préfèrent cette matière cruelle et dangereuse. Au fil d’acrobaties, les deux circassiens s’approprient cet environnement hostile, déconstruisent sa rudesse, jusqu’à en faire leur abri.
© Nikita ThévozLes quatre performeuses des compagnies Humo y Polvo et Las Corpa ont elles aussi élu domicile à Tridel, cette fois sous terre. Dans cette grande galerie, l’ambiance n’est pas des plus chaleureuses. Mais le quatuor a ramené de quoi réchauffer un peu les lieux : un tapis, un piano dans le coin, et puis quelques têtes et mains de poupons en plastique accrochées çà et là. À peine prennent-elles la parole qu’on pense à une scène mythique de Practical Magic (1998), film culte de la vague « sorcellerie » des années 1990, dans laquelle deux sorcières – Nicole Kidman et Sandra Bullock – se réveillent en pleine nuit au signal des « midnight margaritas ». La même énergie, loufoque, maléfique et sororale se dégage d’ObsoleteElegance. Dans cette pièce inclassable, le quatuor ne s’encombre d’aucune narration et mêle, dans un esprit chaotique, cirque aérien, humour, danse acrobatique et chant à travers différents numéros. Une seule règle : embrasser son côté freak.
Il faut ensuite retrouver la surface et la lumière du jour, quitter le bitume de Tridel et traverser le bois de Sauvabelin pour atteindre les Vergers de l’Hermitage. C’est dans ce coin de verdure que Teresa Kuhn présente Øblik, seul-en-scène dans lequel la funambuliste remet en doute son besoin de stabilité. Alors qu’elle s’élance sur son fil souple, tendu entre différentes barres de fer, la voix de Claude Parent émerge des haut-parleurs. Dans cette archive sonore, l’architecte, théoricien de la « fonction oblique » – esthétique qui préfère le penché à l’horizontalité classique –, livre un doux éloge au déséquilibre, indispensable selon lui à la création. Sur les conseils du penseur, la circassienne s’applique pendant près d’une heure à rejeter cet équilibre au profit du chancelant et de l’inconsistant. Un déséquilibre identitaire d’abord : alors qu’elle change de tenue à l’envi, elle alterne entre attitude clownesque et posture plus concentrée. Mais aussi corporel : au fil de la pièce, Teresa Kuhn déconstruit et étire la structure sur laquelle elle évolue, si bien qu’elle semble prête à s’écrouler à tout instant. Claude Parent serait fier.
© Malik BeytrisonIl est aussi question de chutes, de faux départs et de redémarrages dans la dernière pièce d’Édouard Pleurichard, Le repos du guerrier. Au plateau : une table, une chaise et une porte. Dans une ambiance intime, le circassien revient sur sa carrière et son rapport à la scène, les acrobaties et le lancer de couteau. Il dit « seul-en-scène » mais en réalité, il n’est jamais vraiment seul. Avec lui, il y a Xavier, un ancien élève, dont la voix est diffusée par les haut-parleurs lors d’un coup de téléphone improvisé. Françoise, une vieille dame rencontrée dans une maison de retraite où Édouard donnait des ateliers, dont le souvenir est convoqué. Et puis il y a ce jeune garçon présent dans le public qui se portera volontaire pour l’assister pendant le spectacle. La pièce bascule, il n’est plus simplement question de cirque et d’agrès, de corps abîmés ou vieillis, mais du lien qui se construit entre deux corps en contact. Un étrange phénomène advient alors sur cette petite scène cachée derrière le Château Saint-Marie, une brèche temporelle semble s’ouvrir, loin de l’effervescence du festival qui se joue à quelques mètres. C’est aussi ça la magie lausannoise.
Le Festival de la Cité Lausanne s’est tenu du 30 juin au 5 juillet à Lausanne (Suisse)
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