Les cinq membres de la troupe se tiennent à l’avant-scène. La mine grave, l’un d’eux attrape le micro, sort un papier de sa poche et entame un discours sur les coupes budgétaires. Jusque-là, la routine. Pourtant, au milieu d’une phrase, le circassien perd l’équilibre, se rattrape en posant le pied sur un socle en métal : un panneau se soulève et s’écrase sur son visage, révélant un grand « 1 ». L’inscription « 2 » est cachée sous un pan du lino ; « 3 » est dévoilé en tirant une ficelle du plafond ; « 4 » est griffonné sur une table qu’on renverse ; « 5 » est dessiné au dos d’un T-shirt ; « 0 » est inscrit sur un bout de carton projeté sur scène. Courant d’un bout à l’autre du plateau, la troupe fait le décompte. De quoi, on ne le sait pas encore.
Une « frasque » est un écart de conduite, une action extravagante. Et c’est sur cette définition que le Galactik Ensemble a basé tout son spectacle. Tout au long de la pièce, le collectif s’embarque dans des situations loufoques, presque irréelles, auxquelles il réagit par des solutions excentriques. Mettre la table en défilant sur un tapis roulant, servir un repas la tête en bas à trois mètres du sol : pendant près d’une heure, les saynètes s’enchaînent sur un rythme soutenu. Pris dans l’élan, les circassien·nes ne connaissent aucun répit : ils réorganisent le plateau, installent, désinstallent, construisent et déplacent des structures en tous genres. Pourtant, si des acrobaties ponctuent le parcours, ces corps semblent au service d’autre chose : le décor, sixième membre du collectif.
Sous de faux airs gaguesques, un sombre constat se dessine : celui de notre aliénation par le système, de notre incapacité à user de notre libre-arbitre et à nous extirper de la machine. Alors que les corps ploient sous l’effort et que les actions se succèdent, la violence et la méfiance s’immiscent. Une scène en particulier cristallise ces tensions : des billets de banque pleuvent, chacun les regarde se poser au sol, avant de se les disputer. Une question nous rattrape : « De quoi sommes-nous libres ? », que nous lançait un des acrobates en ouverture du show, à laquelle ses camarades répondaient en entonnant un chant libertaire occitan.
Pour concevoir ses spectacles, le Galactik s’entoure d’un tas de matériaux et d’objets qu’il organise et modifie pour, enfin, imaginer les histoires qui animeront cet univers fraîchement fabriqué. C’est donc le décor qui provoque la narration et non l’inverse. Sur scène, c’est aussi dans ce décor que piochent les protagonistes pour concevoir les outils qui les délivreront de ces périls absurdes. En 1962, dans son essai La pensée sauvage, Claude Lévi-Strauss développait le concept du « bricolage » : un mode de pensée qui permet de créer et d’agir avec les moyens du bord. Il en va de même pour le processus créatif du Galactik Ensemble et pour les parades que les personnages de Frasques mettent en œuvre pour échapper au système. Les solutions ne viendront jamais de l’extérieur : elles nous appartiennent déjà, à condition de les activer.
Frasques du Galactik Ensemble jusqu'au 17 octobre au Théâtre Silvia Monfort, Paris
⇢ les 16 et 17 décembre aux Salins, Martigues
⇢ le 9 janvier 2027 au Théâtre Antoine Watteau, Nogent-sur-Marne
⇢ les 9 et 10 mars aux Espaces Pluriels, Pau
⇢ les 17 et 18 mars aux Scènes du Golfe, Vannes
⇢ les 23 et 24 mars à La Commanderie, Dole
⇢ les 12 et 13 mai aux 2 scènes, Besançon
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