Fantasmer l’icône, se lier à elle par l’anecdote. Sauter d’un motif à l’autre dans l’œuvre ou la bio d’une artiste, les faire dialoguer avec sa propre vie. Ainsi va Maëlle Dequiedt qui déambule, mi détachée mi habitée, dans un intérieur de peu de choses. Alignés au pied d’un mur, trois chaises, une cafetière, une VHS, un lit et des rideaux orange sur un portant — de quoi faire intimité. Les amateurs de ses films reconnaîtront là un décor à la Chantal Akerman : une chambre désolée, un arrière-goût de spleen, le temps qui se charge d’une saveur inhabituelle. La comédienne pousse encore plus loin l’identification avec la cinéaste belge disparue en 2015 : coupe de cheveux et chemisier vintage. Tranquillement, la fusion opère.
Longtemps égérie des amateurs d’art et d’essai, Chantal Akerman a muté ces dernières années en mythe culturel auprès d’une plus large audience. En 2022, son magnum opus, Jeanne Dielman, 23 quai du commerce, 1080 Bruxelles (1975), a raflé la première place du prestigieux classement Sight & Sound des meilleurs films de l’histoire. Une consécration dont seul ce boomer de Paul Schrader, scénariste de Taxi driver, a trouvé moyen de s’indigner. Dans ce sillon, une nouvelle génération s’est emparée de la cinéaste et ce jusque dans le champ théâtral. En 2026, sur invitation du festival belge Kunstenfestivaldesarts, Carolina Bianchi et Carolina Mandoça avaient dialogué avec le fantôme de l’artiste le temps d’une performance one-shot dans un cinéma désaffecté. Chez le tandem brésilien, l’hommage a pris la forme d’une séance de porno-spiritisme. Chez Maëlle Dequiedt, d’habitude portée sur des formes musico-théâtrales avec sa compagnie la Phenomena, c’est une divagation solitaire, un songe à soi. Plusieurs choix les réunissent pourtant. Des références à des films d’abord – Jeanne Dielman, sorte de 2001 L’Odyssée de l’espace de la femme au foyer, et Les rendez-vous d’Anna (1978), errance d’une cinéaste en Allemagne. Mais aussi plusieurs motifs : le lit, la mère, les richesses de l’intime et, surtout, la détermination d’une femme artiste qui n’attendait jamais la validation de l’industrie pour suivre ses intuitions.
Forme modeste (une quarantaine de minutes), Fwd : Chantal trouve sa force dans sa nature parcellaire et son goût du détail, des qualités que la cinéaste avait élevées au rang d’art majeur. Une cafetière, un mobilier dépouillé, la préparation d’un repas, la lecture d’une lettre : de tels éléments se chargeaient dans ses films d’une valeur métaphysique propre à transformer le regard. En les convoquant, Dequiedt n’atteint sans doute pas ces sommets, mais nous balade avec plaisir sur une passerelle sensible entre elle et Akerman. Le charme de cette démarche opère parfois au creux d’un geste simple : en écho à l’emploi si personnel du temps chez la cinéaste, un matelas pneumatique se dégonfle – et c’est un petit miracle qui s’accomplit. Tout Fwd : Chantal procède d’un mouvement similaire : une fois ce court moment écoulé en compagnie de Maëlle Dequiedt, l’esprit de Chantal Akerman semble avoir traversé la pièce comme un courant d’air.
Fwd : Chantal de Maëlle Dequiedt & La Phenomena a été présenté le 29 septembre à la Galerie Marian Goodman, Paris
⇢ le 6 février dans le cadre du festival la Caverne au Centre dramatique national Orléans
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