Quand on pense « Grand Nord », on pense souvent conditions hostiles et ours polaires. Âme de poète, le circassien Mathurin Bolze s’attache lui à l’immensité de ces étendues immaculées, et à l’éphémère poétique des paysages de banquise. Dans sa dernière création Immaqaa, ici peut-être, l’artiste s’inspire d’un récent voyage au Groenland et rend hommage à ces territoires insaisissables, menacés par le réchauffement climatique et la fonte des glaces. Sur scène, une immense structure incurvée de plastique et de métal – un mur vertical haut de plusieurs mètres qui évolue en une pente douce – a remplacé la banquise. Elle trône au centre de la scène. Tour à tour, les acrobates s’élancent vers son sommet avant de se laisser glisser le long de cet iceberg artificiel. Puis, la structure se divise, ses épaves sont éparpillées çà et là sur le plateau. Au milieu de ce paysage en mouvement, symbole du chaos de l’époque, la troupe cherche désespérément un peu de calme.
Et cette quête s’annonce périlleuse. Trampoline, mât chinois, acrobatie aérienne ou main à main, la troupe multiplie les agrès tout en arpentant cette drôle d’installation. Ça court, saute, s’envoie des instructions. Les jeux de lumière et la musique accentuent l’intensité du rythme. Après un climax, peu à peu, le calme revient. La lumière se tamise, on accroche des fanions, lance une musique entraînante, installe une nappe de pique-nique. La joyeuse bande semble avoir trouvé la réponse à ses interrogations existentielles et transforme la banquise en fête de village. Dans cette ambiance conviviale, les acrobaties se veulent plus détendues. Face à cette énergie, on en oublierait presque que la glace continue de fondre.
Dans l’univers du cirque, cet optimisme vis-à-vis de la question écologique n’a rien de nouveau. Fuyant les discours moralistes et pessimistes, les productions se concentrent davantage sur le positif et nos capacités d’adaptation, en omettant de pointer du doigt la cause d’une telle métamorphose : l’activité humaine. Derrière la scénographie majestueuse et cette troupe au talent indéniable se cache le grand paradoxe de Immaqaa, ici peut-être : y a-t-il un sens à composer une mise en scène aussi lourde et sophistiquée quand on aborde la crise climatique ? Voix off, projection de textes et d’images sur scène, structure qui se décompose et se recompose à l’envi, ballon gonflable, néons et autres accessoires : si cette parenthèse fictionnelle fait preuve d’une innovation formelle indéniable, la pièce se heurte ainsi au réel. Alors que la France suffoque en raison d’un épisode de canicule inédit, on s’interroge : ne devrait-on pas commencer à imaginer des spectacles décroissants ?
Immaqaa, ici peut-être de Mathurin Bolze a été présenté du 5 au 14 juin au Théâtre du Rond-Point, Paris
⇢ du 14 au 16 octobre à Malraux, Chambéry
⇢ du 17 au 19 décembre au TAP, Poitiers
⇢ du 4 au 6 mars à Points Communs, Pontoise
⇢ les 12 et 13 mars au Théâtre de Saint Quentin en Yvelines
⇢ les 17 et 18 mars à l'Azimut, Antony
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