Tunique blanche nouée sur l’épaule, couronne de laurier dorée au crâne : lorsqu’elle entre en scène, Living Smile Vidya a quelque chose d’une tragédienne grecque. Seul un vieux cabas estampillé du drapeau suisse, pendu au bras, fait tache. Le menton levé, l’air fier, elle déambule dans les gradins et interpelle les spectateurs. « Avez-vous des enfants ? Êtes-vous enceinte ? Êtes-vous célibataire ? » Telles sont les questions qui lui ont été posées à son arrivée en Suisse, où la comédienne transgenre demande l’asile en 2018 après avoir fui l’Inde. Amorce incisive pour un solo autobiographique qui ne l’est pas moins.
Pour nous conter son enfance indienne, Living Smile Vidya, artiste et activiste influente dans son pays, emprunte les corps et les mots de ses proches. Dans un longhi – vêtement traditionnel masculin –, elle adopte une voix grave, un air fier, et incarne le patriarche. Elle troque l’habit pour un sari rose et convoque à présent sa sœur. La comédienne se place toujours en narratrice extérieure, dans le respect de la tradition orale, et jamais ne parle en leur nom. À travers ces deux personnages, elle évoque les inégalités sociales, la pauvreté de la caste des dalits – la plus basse, celle de sa famille –, puis l’incompréhension des siens face à sa transition de genre. En son nom cette fois-ci, elle raconte la mendicité pour se payer des opérations pratiquées illégalement, et les séquelles médicales ou personnelles qui s’ensuivent : le corps cabossé, le cyberharcèlement, la précarité en Suisse.
Sur scène, seulement le strict nécessaire : deux écrans blancs pour y projeter des archives personnelles. Cette mise en scène quasi désinvolte, ainsi que le ton léger de son monologue, sauvent Living Smile Vidya du pathos afférent à l’exercice autobiographique. Rien de mieux que l’humour, en effet, pour reprendre la main sur son propre récit. Et la comédienne ne s’en prive pas : en chanson, elle s’amuse de sa propre vie sexuelle, imagine un parfum qui la rendrait plus « fuckable » et célèbre cet organe génital qui ne peut « que pisser ».
Car il faut bien amuser la galerie pour se vendre. La comédienne ne s’en cache pas : elle cherche un taf. La voilà donc déroulant ses soft et hard skills sur la dernière partie du spectacle, qui vire au speed-dating pro. Performeuse, chanteuse et metteuse en scène aguerrie, Vidya parle tamoul, anglais, français et allemand. « Engagez-moi ! », s’écrie-t-elle, l’air d’en rire. Pourtant, blague à part, Introducing opère là un renversement subtil sur le sens et la valeur de ce type de témoignage dans les arts. Habitué à consommer du récit minoritaire, le public du spectacle vivant est mis face à ses contradictions : je vous ai offert mon histoire sur un plateau, maintenant, à vous de faire un pas vers moi. Et c’est le petit tour de force qu’exécute Living Smile Vidya : artiste ou pas, l’exilé doit se battre pour se faire une place en Europe. Et Smiley est une « greedy chenille », d’après ses propres termes : elle veut tout – corps, travail, éducation, dignité, égalité des chances. Est-ce trop demandé ?
Introducing Living Smile Vidya de Living Smile Vidya a été présenté du 30 août au 1er septembre dans le cadre du festival de la Bâtie à la Maison Saint-Gervais à Genève (Suisse)
⇢ les 18 et 19 février dans le cadre du Festival Everybody au Carreau du Temple, Paris
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