La virtuosité constitue un défi pour la critique. Tel un lapin pris dans les phares d’une voiture, la voilà subjuguée, la bouche semi-ouverte, à analyser par le menu détail ce qui rend chaque scène si saisissante. Et les raisons ne manquent pas dans ce Ivanov d’Anton Tchekhov revu par Jean-François Sivadier. Les corps se font tableaux : une jeune fille glisse en vol plané sur le sol, mimant l’impuissance de ses paroles. Une femme épouse le geste d’effondrement de son mari sur son bureau. Une mariée court nue sous son voile. La petite société pré-soviétique s’empile sur un canapé, matérialisant leur étroitesse de vie et de pensée. Les ruptures de ton déclenchent l’hilarité tout en soulignant l’impossibilité du dialogue : « Clap, la souricière » quand il est question d’amour ; « fuyons en Amérique » juste après un aveu de fatigue. La scénographie évite le naturalisme, ouvre des espaces de jeu enchâssés tout en se refermant inexorablement sur le destin du personnage principal. L’antisémitisme de la Russie de Tcheckhov éclate au grand jour, mais elle est mise à distance – notamment lorsque la comédienne Norah Krief se lance dans une interprétation à fendre le cœur d’un classique de la musique yiddish.
La virtuosité aiguise l’œil, donc, mais arrête la pensée. Il faut s’arracher à la séduction pour réfléchir avec Ivanov et la bourgeoisie terrienne sur le déclin qui l’entoure. Épinglant, tour à tour, la radinerie de l’une, la course au titre de noblesse de l’autre, la soif infinie du petit capitaliste en puissance, l’oisiveté de l’oncle et les commérages violents et racistes de tous : la satire sociale a beau être jouissive, elle a sans doute fait son temps. L’anti-héros et le mal qui l’afflige, quelque peu sous-traités, semblent avoir davantage à nous dire sur notre présent.
Avec son jeu en léger sous régime, d’autant plus saisissant qu’il contraste avec l’exubérance des autres acteurs, Nicolas Bouchaud propose un Ivanov moins tragique que profondément déprimé. Comme s’il préfigurait L’Étranger cinquante ans avant Camus, son personnage est soudainement las de tout. Il n’a plus qu’indifférence pour sa femme qui a renoncé à sa religion et à sa famille pour lui et se meurt d’amour. Il peine à se soucier des dettes qui le criblent et de son domaine qui part à vau-l’eau. Il fréquente ses voisins, pourtant bien conscient que ceux-ci le méprisent. Et il écoute les récriminations répétées du médecin de famille qui l’accuse de tuer son épouse, sans s’en émouvoir. Ivanov ne sent rien, si ce n’est de la fatigue et un sentiment de culpabilité permanent, pourtant déconnecté de ses actions. S’offre ici un portrait de la dépression – bien avant que cette maladie n’en porte le nom – d’une justesse trop rare dans les productions artistiques contemporaines, et dont la société qui est la nôtre pourrait bien avoir besoin.
Ivanov de Jean-François Sivadier a été créé du 21 janvier au 6 février au TNP, Villeurbanne
⇢ du 21 janvier au 6 février au CDN de Villeurbanne
⇢ du 18 au 20 mars au Théâtre de Caen
⇢ du 25 au 27 mars au Tandem, Douai-Arras
⇢ les 1er et 2 avril à La Coursive, La Rochelle
⇢ les 20 et 21 mai à L’Azimut, Antony
⇢ les 10 et 11 juin au TAP, Poitiers
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