Une silhouette avance lentement. Elle vacille, se contraint, se met en danger. Ses mouvements ne cherchent pas l’apaisement. Les gestes sont retenus, le corps se ferme, les talons sont trop hauts pour la protéger de quoi que ce soit. Dans ses vidéos tournées dans l'espace public ou en studio, tout semble fait pour tenir debout, malgré tout. Réfugiée en France depuis 2022, Jenna Marvin rassemble sur les deux étages de sa première exposition française des photographies, des vidéos et des installations qui répondent aux violences ayant façonné son parcours – et celui de nombreuses minorités. Après des débuts comme danseuse et performeuse drag, l’artiste russe s'est tournée vers des actions plus frontales, spectaculaires et hyper visuelles.
Verrière, contre-jours et ombres découpées métamorphosent le Transfo, ancien transformateur électrique reconverti en centre d'art et d'hébergement par Emmaüs Solidarité. Très immersif, le parcours s’ouvre sur trois tirages photos sur verre issus de ses premières années de travail. Intitulées Casual self-portraits et datant de 2022, il s’agit sans doute des pièces les plus ouvertes, les plus modestes, mais aussi les plus sensibles de l'exposition. Au rez-de-chaussée sont présentées plusieurs vitrophanies, des films, et différentes sculptures-costumes. Le dispositif exploite pleinement le bâtiment avec une majorité d'œuvres produites pour l’occasion. Puis le regard se heurte. Une salle entièrement recouverte de scotch rouge sert de pivot visuel, traversable ou visible du premier étage.
Jenna Marvin s'est faite remarquer pour ses créations démesurées, faites de latex, de tissus synthétiques et de prothèses artisanales, qui déforment ses contours et ralentissent ses déplacements. L’exposition a l’intelligence de ne pas se focaliser sur les tenues de l’artiste, évitant l’écueil d’une proposition trop mode pour affirmer son inscription dans les arts visuels. Durant la visite, les vidéos jouent un rôle central mais, paradoxalement, les plus intéressantes sont montrées sur de petites tablettes murales – trois séquences qui frôlent l’abstraction et ouvrent un espace moins démonstratif. À l’étage, un grand écran vertical format smartphone fonctionne comme trace de ses interventions et transmet l’énergie de l’artiste tout en révélant les limites d’un rythme saccadé trop proche des réseaux sociaux.

Jenna Marvin multiplie les références, parfois explicites. Elle revendique une filiation avec l’actionnisme viennois, connu pour la radicalité de ses interventions dans les années 1960. La citation peut paraître appuyée mais elle éclaire sa manière d’envisager la performance dans sa dimension politique et brutale. L’influence de Leigh Bowery ou Roger Ballen se ressent par endroits, et les chaussures à plateformes évoquent des figures de la pop culture. Le rouge domine également de nombreuses œuvres, couleur signal qui renvoie à la fois au risque, à la mise en garde et au théâtre du pouvoir.
À l’occasion du vernissage à Transfo, l’artiste apparaît dans une forme arachnéenne faite une nouvelle fois de scotch, matérialisant l’entrave, fidèle aux codes visuels pour lesquels elle s’est faite connaître. Son corps est avant tout son médium : celui-ci est douloureux, chancelant, à la recherche d’un appui. Des micros intégrés amplifient les crissements – chaque seconde est une épreuve sonore. La créature à laquelle donne vie Jenna Marvin trébuche, attaque, recule. La carapace cède peu à peu tandis qu’elle se fait découper par un tiers. Ce qui reste s’expose, presque éventré. Construite sur le conflit plutôt que sur la démonstration, la performance met à l’épreuve ce qui fonde la pratique de la performeuse russe. Si l’occupation de l’espace reste incertaine, la tension entre puissance et fragilité impose une présence réelle. PROPAGANDA avance dans cette tension où les formes débordent puis se resserrent. C’est dans cette zone instable que cette première exposition trouve sa force : un travail courageux qui interroge la violence, la fabrication d’images et le prix à payer pour rendre un corps visible dans un contexte toujours plus hostile.
PROPAGANDA de Jenna Marvin, jusqu’au 7 février 2026 à Transfo Emmaüs Solidarité, à Paris
Performances le 22 janvier et le 7 février 2026
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