Une musique méditative baigne les jardins de l’Évêché d’Uzès. Sur un plateau nu, trois haut-parleurs. En fond de scène, un rideau noir bouche la perspective sur la vallée de l’Eure. En guise d’introduction apparaît une animatrice qui nous enjoint à « libérer nos endorphines ». Le cadre est posé : nous voici dans un atelier d’entreprise en « rigologie » – ou thérapie par le rire. Trois stagiaires (campés par Catherine Hershey, Emma Tricard et Jonas Chéreau) se font face. D’abord timides, leurs rires les emportent, les font vaciller, tomber au sol. Les contorsions plongent leurs corps dans une chorégraphie loufoque où s’entrelacent les figures d’une joie d’enfance retrouvée. Au sol, ils se touchent, se chatouillent, s’allient pour former des images volontiers lubriques qui attisent le rire, moteur de ces trois individus en pleine euphorie. Cette joie sonore ne tarde pas à gagner les gradins : les enfants rient puis les adultes, d’abord réservés, s’esclaffent enfin, au détour d’une énième figure cathartique exécutée par le trio.
Ainsi va la Joie qu’entend insuffler la bien nommée pièce pour trois interprètes que signe Jonas Chéreau, artiste à la croisée du cirque et de la performance. Et c’est connu : elle n’est jamais meilleure que quand elle est partagée. Un interprète s’avance à l’avant-scène et tend une perche comme un micro pour recueillir les réactions à une question simple : « Elle est où, votre joie ? » C’est cette interrogation – élémentaire, vitale – qui a guidé la quête postpandémie menée par Jonas Chéreau. Une recherche qui l’a conduit à rencontrer des personnes aux parcours très différents : certaines en situation de vulnérabilité, éloignées des pratiques artistiques, mais aussi des amateur·ices de danse. Mais quel rire ce spectacle convoque-t-il alors ? Un rire de surface ou un rire troublé par l’étrangeté qui pointe au cours de la performance ?
Portés par une bande-son bruitiste élaborée par Christophe Albertjin à partir d’amplifications des respirations, des déplacements et des rires, les corps s’élancent dans une dépense savoureuse où les yeux hallucinés et les visages sur-expressifs en disent autant, voire plus, que n’importe quelle chorégraphie – un contraste rafraîchissant dans un champ chorégraphique qui privilégie les mines neutres. Jonas Chéreau, géant moustachu aux airs de Chaplin moderne, attire tous les regards. Son personnage volontiers loufoque danse son rire. Un rapide passage derrière le rideau et les trois interprètes se lancent dans un cabaret final sur le Boléro de Ravel. Bardé d’accessoires orange et noir, le trio se lance dans une série de tableaux vivants, peuplés de figures aux membres démesurés, jusqu’à une ultime apparition du metteur en scène, clôturant cette « joie » désormais collective. Serait-ce donc une communauté par le rire qui s’est formée ici en moins d’une heure ? Et ce, bien qu’on en ignore encore la nature et la provenance ? C’est en tout cas sur cet inconnu qu’existe cette performance hilare, tout en spasmes et en mouvements continus, revigorant les puissances d’agir par la « joie », fusse-t-elle gratuite. Une respiration haletante, qui subjugue celles et ceux qu’elle contamine.
Joie de Jonas Chéreau a été présenté le 6 juin dans le cadre de la Maison Danse, Uzès
⇢ du 21 au 23 octobre à la Ménagerie de Verre, Paris
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