CHARGEMENT...

spinner

Lorsque nous arrivons, ils sont déjà là. Au centre d’un espace octogonal, une plateforme d’à peine cinquante centimètres de diamètre tourne lentement sur elle-même. Deux hommes s’y tiennent face à face, les pieds bien ancrés. La deuxième mise en scène du Suisse Bast Hippocrate s’ouvre sur une relation qui lui préexiste, déjà en cours. Hypnotique, la légère rotation de la plateforme agit comme un zoom progressif : elle isole l’instant, comme un ralenti de cinéma. Dans les enceintes, un slow étouffé enveloppe les deux corps. Le moindre contact entre eux – une main dans le creux d’un dos, une joue sur une épaule – raconte simultanément l’attirance, la tension, le rejet. Cette intimité serait-elle contrainte ?


Puis surgit un porté. L’un des deux protagonistes se laisse soulever avec abandon, le corps léger, offert – une nymphe arrachée au réel. La rotation magnifie le geste et notre regard ouvre son propre espace de projection. Le curieusement titré Joyaux lourdement sous-estimés offrirait donc cela : un territoire imaginaire où la relation se rêve avant d’être éprouvée. 


Les danseurs quittent leur surface pivotante et la temporalité se transforme. Soudain, une lumière blanche, frontale, presque clinique. Les corps passent d’une suspension sculpturale à une conquête affirmée de l’espace. Les deux hommes se poursuivent, se heurtent, chutent. Bruit sourd du corps frappant le sol – l’illusion se brise. La présence des protagonistes change de sens elle aussi. D’abord contenue, presque intérieure, celle-ci se théâtralise. Les expressions sont chargées, quitte à redoubler ce que la physicalité avait déjà formulé. Les regards se fuient puis se retrouvent selon un manège désormais familier. La séduction : une négociation permanente. 


Nouvelle rupture de ton : le dernier acte s’annonce avec une musique de club et le rythme de la pièce s’emballe encore. Les corps ne fusionnent plus mais se croisent, se frôlent, coexistent enfin. Après l’utopie du ralenti et la violence de la chute, l’accélération agit comme un dévoilement, un « après-fantasme ». On le comprend : Joyaux lourdement sous-estimés ne parle pas seulement d’amour, mais de cette difficulté à tenir ensemble sans se dissoudre. La pièce met à nu la tension entre fusion et séparation, révélant une intimité faite de frottements. Exit les représentations idéalisées : ici, l’amour est un mouvement instable. Rien d’héroïque, seulement des élans fragiles, parfois magnifiques, parfois brutaux. Restent ces micro-instants où l’on choisit de rester, en acceptant l’autre comme présence réelle.

 


Joyaux lourdement sous-estimés de Bast Hippocrate a été présenté les 13 et 14 février dans le cadre des Swiss Dance Days à Dampfzentrale, Berne (Suisse)

 

⇢ du 11 au 13 mars dans le cadre du Printemps de Sévelin à l’Arsenic, Lausanne (Suisse)

⇢ du 10 au 20 juillet dans le cadre de la Sélection suisse dans le Festival OFF à la Scierie, Avignon

Lire aussi

    Chargement...