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Le titre n’annonçait rien de bon : Jusqu’à ce qu’on meure. Alors qu’on déambule dans un espace jonché d’artefacts d’un ancien monde, le sentiment se confirme. Une voiture, un salon défraîchi, une cuisine suspendue à la verticale, une cabine téléphonique dévorée par la végétation : la Canadienne Brigitte Poupart a installé un véritable musée de civilisation dans la Grande Halle de la Villette pour sa nouvelle création circassienne. Chaque environnement est peuplé d’individus inanimés, parmi lesquels le public déambule en s’appropriant cet univers plombé par le souvenir d’une catastrophe inconnue. Guerre ou cataclysme, qu’importe : ici, il n’est pas question du « pourquoi », mais bien de ce qu’on fait face au désastre. 

 

Peu à peu, la petite communauté s’anime : des numéros de danse et de cirque – acrobaties aériennes ou au sol – se succèdent. Des saynètes se répondent, d’autres sont jouées simultanément. Le public fabrique son propre spectacle d’un espace à l’autre. Des airs acoustiques résonnent dans la salle. Un comédien énonce des textes – signés Annie Ernaux, Nick Cave ou Tolstoï –, récits de désolation et de chaos. Le curseur mélancolique est au maximum. Puis le ton change. Le groupe troque ses tenues sobres pour des ensembles de sequins et de paillettes. La musique vire électro, une boule à facettes se dévoile. D’un bout à l’autre de la salle, circassiens et danseuses se lancent dans des acrobaties plus vives, des chorégraphies plus festives, empruntant leurs mouvements au voguing ou à d’autres courants liés à l’émancipation. Au milieu de tout cela, les spectateurs ébahis se faufilent pour ne pas en rater une miette. Dans l’agitation, on en oublierait presque les trois mots qui clignotent en fond de scène : « until we die » – « jusqu’à ce qu’on meure ». De quoi nous faire redescendre d’un coup.

 

Cette rupture de ton signale en fait un flashback qui permet à Brigitte Poupart de tisser une narration autour de ses personnages. La fête précède donc l'apocalypse, et non l’inverse. Jusqu’à ce qu’on meure matérialise le fantasme bien connu d’un retour en arrière pour changer le cours de l’histoire – personnelle et collective – et profiter une dernière fois de l'insouciance. Il porte aussi une question brûlante : quelle attitude adopter face à un monde à la dérive ? La réponse, paradoxale, penche vers le déni. Le public se rue d’un bout à l’autre de la salle, avide d’en capter autant que possible, d’étancher sa soif de divertissement, dans un geste qui rappelle la fuite – du réel, sans doute. Si l’analogie avec l’état actuel du monde est sans équivoque – des élites en fête quand le monde brûle –, Brigitte Poupart ne tranche pas face au dilemme. Au spectateur de faire son choix. Chaque représentation débouche sur un DJ set, ça pourra en inspirer certains.  

 


 

Jusqu’à ce qu’on meure de Brigitte Poupart a été présenté du 13 au 21 décembre à La Villette, Paris

 

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