CHARGEMENT...

spinner

Au sol, deux cercles de craie entrelacés. Deux projecteurs nimbent l’espace d’une lumière ocre. Présent avant notre arrivée, un corps souffle bruyamment. Pas de gradin en vue : le public l’enveloppe. Ce premier corps prostré, c’est celui de Mehdi Dahkan. Il nous donne son dos et mesure à l’aide de ses membres le cercle dans lequel il est enfermé. D’après les torsions qu’il exerce, on pourrait le croire poursuivi par des agresseurs invisibles. Ses tentatives d’échappée rappellent même les corps emprisonnés d’Abou Ghraib, tenus en laisse par l’impérialisme américain. Mais ici, aucun contexte n’est posé : seuls la précision et l’engagement du corps permettent un tel rapprochement.  

 

La scène gagne encore en étrangeté lorsqu’un râle nous parvient des coulisses. C’est celui de Mohamed Bouriri, qui entre en scène, synchronise sa respiration sur celle de Mehdi et gagne l’intérieur du second cercle de craie. La chorégraphie s’attarde sur leurs corps fatigués, en lutte, fragiles malgré leur musculature. Des instants de lutte où les danseurs exercent leur poids l’un sur l’autre, en alternance avec d’autres, plus proches du recueillement, où les deux danseurs se lovent l’un dans l’autre. Sans autre musique que la cadence de leur respiration, la performance relève moins d’une chorégraphie écrite que d’un dispositif d’improvisation encadré par des rendez-vous, selon une logique que Mehdi Dahkan nomme « l’inhale » et « l’exhale ».

 

Enfin debout, les danseurs explorent leur sensualité en rapprochant leurs bouches pour inspirer l’air que l’autre expire. Un intermède où la masculinité est comme suspendue, avant qu’elle n’éclate à nouveau dans une série de cris puissants. Ces libérations vocales, accompagnées de virevoltes autour du cercle, reprennent la respiration haletante qui ouvrait la performance. C’est aussi un clin d’œil à un signe de ralliement marocain nommé l’Aïta : pour s’opposer au protectorat français, cette technique rassemblait par le cri différents groupes ethniques, transcendant les particularismes langagiers. Dans la lignée de son précédent solo Subject To, Mehdi invoque ici à nouveau les voix de la résistance par l’art.

 

Dans un dernier acte, le dispositif s’ouvre sur l’assistance, quitte à interagir avec elle. Les lumières changent et invitent à faire désormais partie du cercle. Mehdi appose sa tête sur le genou d’une spectatrice. Le rapport intime, jusqu’ici tenu par le souffle, se fait relation tactile et ludique. Performeurs et public respirent désormais sur un même rythme. Mehdi et Mohamed nous regardent et calent leur danse sur les expirations des spectateur·ices pris·es au jeu. La fluidité de cette transition sans parole, basculant d’une violence suggérée à l’euphorie du jeu, signale l’intelligence relationnelle du tandem qui, bien qu’épuisé par cette traversée, reste connecté aux autres. KMs of Resistance offre ici la démonstration d’un arte povera du corps qui déploie, à lui seul – sans effet ni support musical –, la joie et la puissance de tenir bon.

 


KMs of resistance de Mehdi Dahkan a été présenté le 12 juin dans le cadre du festival June Events au Centre Wallonie-Bruxelles, Paris 


⇢ du 3 au 7 juillet au Santarcangelo Festival (Italie)

⇢ du 19 au 21 août au Festival International de Théâtre de Rue d’Aurillac

⇢ les 16 et 17 mars dans le cadre du festival Arts & Humanités à Points Communs, Cergy 

 

Lire aussi

    Chargement...