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Vivre 300 ans ? Pour quelques milliardaires techno-fascistes, c’est la panacée. Mais pas pour Leoš Janáček. Dans l’opéra que signe le compositeur tchèque en 1925, l’héroïne en fait l’expérience. L’Affaire Makropoulos la voit endosser plusieurs identités à travers les âges : Elina Makropoulos, Emilia Marty, Eugenia Montez. La faute à un empereur mégalo qui somme le père d’Emilia d’essayer sur sa fille un élixir de jouvence. Quelque 337 ans après ce bel exemple de parentalité responsable, Emilia veut récupérer la recette de l’élixir, histoire d’en reprendre pour trois siècles – la durée théorique de la potion magique. Pour ce faire, la tricentenaire se retrouve au cœur d’une obscure histoire de succession dont il faut simplement retenir que la fameuse formule secrète repose dans la même enveloppe qu’un testament caché un siècle avant l’action. Cachette que connaît Emilia puisqu’elle était l’amante du bientôt défunt à l’époque – oui, il faut suivre. À l’arrivée, les documents sont retrouvés, et aux termes de tractations féroces ainsi que d’un chantage sexuel, Emilia met la main sur la recette mais renonce à repartir pour trois cents ans. Après tout, à quoi bon vivre aussi longtemps si c’est pour voir des gens mourir et endurer la cruauté des hommes ?


Faire perdre le goût de la vie à une immortelle : voilà un exploit. L’œuvre sans doute d’un entourage particulièrement toxique. Et le livret de Janáček, tiré d’une pièce de Karel Čapek, n’est pas en manque de personnages abjects. Un plateau vocal de grande qualité leur donne vie. L’Ukrainien Denis Pivnitskyi campe un Albert Gregor très italien, parfait pour jouer l’amoureux d’Emilia – en fait son arrière-arrière-arrière-grand-mère, apprendra-t-on. De son côté, la voix plus germanique du Britannique Robin Adams est en accord avec son rôle de Jaroslav Prus, affreux patriarche aristo dénué de toute humanité – et ce malgré une direction d’acteur plutôt fade. Enfin, le Tchèque Jan Hnyk incarne à merveille le Dr Kolenatỳ, avocat de Gregor et homme de science qui porte un œil tantôt suspicieux ou moqueur sur Emilia. Au cœur de ce salmigondis servi par de très belles voix, il faut saluer la Lituanienne Aušrinė Stundytė, qui a repris au pied levé le rôle principal et le maîtrise à la perfection. Sa diction rapide et technique, et sa construction vocale du rôle nous donnent à apprécier ses timbres et sa tessiture, ses changements d’attitude et d’humeur.


Côté orchestre, la partition riche et complexe de Janáček est parfaitement servie par Dennis Russell Davies. Dans un cadre strict fondé sur sa grande expérience, et grâce à la confiance qu’il porte aux musiciens de l’Orchestre national de Lille, le chef américain accompagne le public dans les méandres rythmiques et harmoniques de la partition. Sauf, toutefois, lorsqu’est évoqué le passé de gitane d’Emilia : par l’irruption d’un trait de castagnette aussi incongru qu’indélicat envers le pays de Cervantes.


Pour la mise en scène, le Hongrois Kornél Mundruczó fait dans le simple, au risque de friser l’ennuyeux. La quasi-totalité de l’action se passe dans la maison d’Emilia, où la distribution se donne rendez-vous et circule comme si la vie de l’héroïne ne lui appartenait déjà plus. La demeure est un loft des années 1980 à l’allure scandinave, parsemé de matériel médical, de nourriture ou de boissons, tous peints en noir – signe de l’arrivée imminente de la mort dans ces lieux. Une forêt projetée en fond de scène tout comme des vidéos de route de montagne entre les actes nous ramènent du côté du Shining de Kubrick, autre histoire de déliquescence et de plongée – vers les abysses de la folie pour Jack Nicholson, vers les abysses tout court chez Janáček. Pour offrir à Emilia un repos éternel et mérité, le metteur en scène l’installe sur une trappe qui l’aspire sous le plateau pendant que les meubles du décor grimpent vers le ciel. Une sortie salvatrice pour ce personnage à qui la vie rend enfin son libre arbitre – pour siffler l’arrêt des prolongations. 



L’Affaire Makropoulos, mis en scène par Kornél Mundruczó, jusqu’au 16 février à l’Opéra de Lille


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