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Entrer dans un musée n’est pas évident. Au poids des architectures et du patrimoine souvent écrasant, s’ajoute l’autorité des textes de présentation signés des commissaires d’exposition. Dans ces lieux codifiés, tout est mis en œuvre pour qu’un spectateur s’en remette aux discours des « spécialistes », quitte à laisser croire qu’il y aurait de bonnes et de mauvaises lectures d’une œuvre. On pourrait même penser, dans la lignée du sociologue Pierre Bourdieu, qu’une hiérarchie entre « sachants » et « incultes » s’y affermit sous couvert de démocratisation, qu’on ne pourrait bien voir qu’assis sur un capital culturel et symbolique confortable. Avec les outils du théâtre et une grande dose de dérision, Stéphanie Aflalo et son camarade de scène et d’écriture Antoine Thiollier prennent le contre-pied de ses logiques excluantes, voire culpabilisatrices. Titré d’après l’essai éponyme que le théoricien de la reproduction de la violence sociale a écrit en 1966, L’Amour de l’art a l’apparence proprette d’une conférence sur l’art et le goût acide d’une satire de la médiation culturelle.


De la conférence à la théorie du complot

On se presse à l’entrée, on s’installe dans les gradins, on chuchote, on tousse, on froisse sa feuille de salle. Comme le veut le protocole, on attend sagement que les comédiens arrivent et que l’obscurité se fasse. Les lumières ne s’éteindront pas, et les deux acteurs - tailleur rouge et escarpins pour l’une, costard décontracté pour l’autre - s’adressent aux spectateurs façon notice d’avertissement pré-spectacle : s’ils se mettent à courir aux toilettes en plein milieu de la représentation ou tombent foudroyés à terre, que l’on ne s’en formalise pas, c’est qu’il ou elle souffre d’un syndrome de rétroversion de la vessie ou des émotions. Et tout le corps y passe : coudes, hanches, oreilles, cordes vocales, hémisphère gauche du cerveau. Si les commentaires des œuvres qu’ils s’apprêtent à nous partager ne nous donnent pas satisfaction, c’est sûrement dû à la rétroversion des goûts et des couleurs. La pathologie touche jusqu’à la représentation elle-même, dont la qualité pourrait être rétroversée « sous l’influence de l’observateur ».


L’Amour de l’art de Stéphanie Aflalo © Roman Kané


Dindons de la farce

Avec à l’appui un powerpoint à l’esthétique un poil niaise, les « médiateurs culturels » enchaînent les explications aussi superficielles et laborieuses qu’approximatives sur les reproductions de chefs-d’œuvre qui défilent. L’une relève ici le nombre et la variété des fruits représentés sur une nature morte, l’autre, le sens caché d’un drapé qui porte « un message de gauche » par sa couleur rouge mais aussi un « message de droite » dénonçant à n’en pas douter « une fraude aux aides sociales ». Plus loin, une vanité du XVIIIsiècle sera prophétie évidente du nazisme ou évocation précoce du manspreading. D’observations anachroniques en digressions biographiques foireuses, les conférenciers se lancent dans l’analyse du public lui-même, comme les sujets d’un tableau : « S’agit-il d’une cousinade ? D’une scène religieuse ? Ils sont en train d’élire le pape… », « Le peintre travaille sur l’ennui, les personnages n’ont pas envie d’être-là ». Il faudra encore le remake de l’une des performances de Marina Abramović, la papesse du body art, dévorant un oignon face caméra, pour produire l’ultime exégèse : celle des commentateurs par eux-mêmes. Qu’il s’agisse de pointer un lien entre souffrance et travail dans le monde de la restauration ou le manque de moyens des artistes, à la fin, la performeuse « ne sait plus très bien pourquoi elle a fait ça ».


Grotesque, parodie, ridicule : les méthodes les plus simples semblent encore les meilleures pour provoquer le rire, ou l’autoriser face au grand art. Mais, sous couvert d’un « foutage de gueule » en règle, l’Amour de l’art sonne comme une déclaration d’amour aux fameux « publics » que les institutions espèrent toujours voir nombreux. En déblatérant des interprétations jusqu’au délire, les deux comédiens font péter le verrou des conventions de bon goût et désinhibent les regards. Comme le disait Marcel Duchamp, promu « père de l’art contemporain » et dont l’œuvre reste sujette à de nombreux essais théoriques : « L’artiste aime bien croire qu’il est complètement conscient de ce qu’il fait, de pourquoi il le fait, de comment il le fait, et de la valeur intrinsèque de son œuvre. À ça, je ne crois pas du tout. Je crois sincèrement que le tableau est autant fait par le regardeur que par l’artiste. » Après tout, sa Fontaine - simple urinoir retourné puis exposé en 1917 comme une sculpture – aujourd'hui estimée à près de deux millions d’euros – n’était peut-être qu’une blague qui a mal tourné.


> L’Amour de l’art de Stéphanie Aflalo a été présentée les 21 et 22 septembre à Montévidéo, Marseille, dans le cadre du festival Actoral