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Dans l’obscurité, une présence se distingue. C’est la silhouette d’une femme en chemise de nuit. Sous peu, celle-ci s’écroule au sol, sans faire spectacle. Une mort banale, prévisible, un non-événement. Autour de sa dépouille, le plateau est épuré. Les membres de sa famille, un quatuor complété par la belle-mère, le mari et le fils, entrent un·e à un·e et investissent la scène avec des éléments de scénographie qui dessinent le tableau naturaliste d’un foyer : un lit, une table à manger, une vasque. Les deux hommes enjambent le corps de la femme sans y prêter attention. Le décor est planté et le train-train de cette famille du sud de l’Italie peut reprendre son cours. Sans que cela n’émeuve personne, la femme se relève, le front ensanglanté et le regard hagard. 

 

Dans cette tragicomédie d’Emma Dante, l’espace domestique obéit à des règles bien genrées. Pour les hommes, en marcels et slips, muscles saillants à vue, c’est un terrain de jeu pour l’égo. Pour les femmes, dont le sens du labeur semble inné, c’est une prison. La mère s’attelle à des tâches ménagères – repassage, linge, serpillère – et jamais ne connaît le repos. Il en va de même pour la grand-mère, la nonna, qui transpose sur sa belle-fille l’emprise dont elle fut victime dans sa jeunesse. Cet ordre domestique se formule en deux mots, que le texte rabâche sans cesse à l’adresse d’un personnage ou d’un autre : « Lève-toi ! » Pas de farniente donc, si ce n’est pour le père, un parasite colérique qui passe ses journées à boire du gin et à importuner des femmes dans la rue. Voilà exposée, en quelques mots et gestes, une violence tentaculaire, transmise de mère en fils et de fils en femme. C’est aussi l’histoire d’un viol, soldé par une grossesse et une union devant Dieu, raconté par la mère à son fils dans toute sa banalité glaçante. 

 

Alors oui, Emma Dante a la main lourde. Le spectacle est parfois surjoué, parfois trop littéral. Certains personnages sont archétypaux et manquent de substance dramaturgique. Mais cet Ange du foyer nous happe par son réalisme. Le registre de la farce, si cher à la Sicilienne, nous amène in fine à nous confronter à ces Monsieur et Madame Tout-le-Monde. Contrastant avec une direction d’acteur·rice qui ne fait pas dans la dentelle, la mise en scène brille quand elle suggère plus qu’elle ne montre. Pour ses comédien·nes, Emma Dante taille une partition physique, ancrée dans les coups et l’étiolement des corps. À la fin du spectacle, qui forme une boucle narrative, le féminicide se répète dans un mouvement presque chorégraphique, insupportable de brutalité. La violence domestique apparaît ici comme un acte ritualisé, quotidien, qui se reconduit dans l’indifférence de la famille et de la société. Comme une Sisyphe clouée au sol, la mère se relève, hélée par les siens, pour revivre le même drame – une certaine condition féminine. 

 

Quand les colères du patriarche le permettent, quelques instants de tendresse jaillissent çà et là, notamment grâce aux pitreries de la nonna, si vivantes qu’elles se passent parfois de surtitrage. Cette douceur persiste lorsque le fils se déleste de l’emprise viriliste paternelle, explorant une autre masculinité avec sa mère et sa grand-mère. Ce répit, Emma Dante l’aménage pour mieux nous confronter, par contraste, à cette violence historique, inhérente à la matrice familiale, dont cet Ange du foyer dresse un tableau accablant.  


 

L’angelo del focolare d’Emma Dante a été présenté du 6 au 11 octobre aux Célestins, Lyon

 

⇢ les 13 et 14 octobre à la Comédie de Clermont Ferrand

⇢ les 19 et 20 novembre à la MC2, Grenoble

⇢ du 13 janvier au 7 février 2027 à La Colline, Paris

⇢ les 25 et 26 février 2027 au Théâtre 71, Malakoff

⇢ le 3 mars au Théâtre de l'Archipel, Perpignan

⇢ le 5 mars au Théâtre Molière, Sète

⇢ le 6 mars au Cratère, Alès 

⇢ le 9 mars au Théâtre + Cinéma, Narbonne


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