L’histoire est connue : la vie de Colin, dandy oisif fan de jazz, bascule dans un abîme de noirceur lorsque sa petite amie se découvre un nénuphar au poumon qui la tue à petit feu. Du classique de Boris Vian, Edison Denisov ne garde que la descente aux enfers et élude à sa manière l’ouverture pleine de félicité. À sa manière, parce qu’il l’intègre tout de même à son opéra, mais en installant dès le premier tableau les signes du chaos à venir. On y écoute le héros nous chanter que la vie est belle pendant que l’orchestre en pleine disharmonie recouvre bientôt sa voix pour le mettre en garde contre le malheur à venir.
Ces premières minutes cristallisent à elles seules le sentiment général ressenti face à cette adaptation de L’écume des jours : un malaise, voulu et parfaitement instigué, mais aussi fortuit tant le livret est fade en comparaison avec la partition qui l’accompagne. D’une formidable richesse, cette dernière claudique entre jazz et musique sérielle, rebondissant parfois chez les romantiques. Ce numéro d’équilibrisme est maîtrisé de bout en bout par l’orchestre de l’Opéra de Lille, ici sous la baguette de Bassem Akiki. À tel point que l’on se serait parfois contenté d’un numéro de mime sur scène. Edison y a hélas filé un texte aux accents de touriste en goguette sur la Butte Montmartre. C’est Emily in Paris, le surréalisme en plus.
Une errance que synthétise brillamment le dialogue entre un chat et une souris, métaphore du suicide qui clôt le roman : « Je ne sais pas pourquoi je dis cela, car je ne comprends rien du tout ». Aveu déguisé du compositeur ou flash de lucidité, tout ceci laisse en tout cas peu de place à l’expression des voix. Josefin Feiler (Chloé), Cameron Becker (Colin) et Elmar Gilbertson (Chick) sont très bons mais font avec ce qu’on leur donne, à savoir bien peu. Seuls les chœurs de l’Opéra dans toutes leurs (trop rares) interventions, et Katia Ledoux (Alise), notamment lorsqu’elle dit vouloir incendier des librairies durant le troisième acte, trouvent un espace d’expression plus confortable.
L’équilibre de l’ensemble est donc bien fragile et l’on en perd quelques morceaux en route. La sobriété du chant a toutefois la double vertu d’accompagner parfaitement la partition, dont l’aridité n’est que de façade, et de pousser le spectateur à délaisser ponctuellement les surtitres – ainsi que l’écoute – pour s’arrêter sur la mise en scène d’Anna Smolar. Tout le spectacle se déroule sur un trompe-l’œil de studio meublé en fond de scène, façon de poser toute l’action sous le signe du factice. Dans l’introduction, Chloé demande à la fameuse souris de lui raconter une histoire dans laquelle elle rencontre un jeune homme – le récit de Boris Vian, donc, que la pièce déroule ensuite. Cette mise en abyme gomme intelligemment les zones d’ombre misogynes du texte d’origine en plaçant Chloé en son centre, lui octroyant un statut autre que celui de simple victime.
Le choix d’un décor unique se révèle être une force : tandis que le récit de Vian s’assombrit, sur scène, l’intérieur domestique rétrécit, la lumière faiblit. Des panneaux aux allures de pans de murs brutalistes occultent peu à peu les vitres du décor et plongent la fin de la pièce dans un noir quasi complet, si ce n’est pour une fleur géante de tissu rouge vif qui tend ses pétales du plafond vers la scène comme une pluie de feu. Tout comme Denisov emprunte à Duke Ellington ou Wagner dans sa partition, Smolar pioche dans la tradition surréaliste : dans Les yeux sans visage de Georges Franju (1960), voire dans le Mullholand Drive de David Lynch (2001) pour son couple perruqué. Et c’est peut-être là, malgré toute sa bonne volonté, que le spectacle s’emballe : le surréalisme, qui distord le réel, est-il soluble dans l’opéra, cet art qui sur-explique tout ?
L’écume des jours d’Edison Denisov, jusqu’au 15 novembre à l’Opéra de Lille
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