Pas tout à fait partie, mais plus tout à fait là non plus, quelle est cette étrange phase intermédiaire de l’existence dans laquelle évolue le mourant à l’approche de son dernier soupir ? C’est dans cette zone liminaire que Tiphaine Raffier a plongé. Après La Réponse des hommes, la metteuse en scène signe une création au sous-titre cryptique, « Chimères du pays de Morsan », à mi-chemin entre le théâtre documentaire et le thriller psychologique. Au cœur, un sujet on ne peut plus actuel : l’aide à mourir en cas de maladie incurable.
Sur scène, un décor de pièce de vie, visible à travers ses baies vitrées, est surmonté d’un écran en forme de fronton. Cet imposant dispositif permet de suivre au plus près la vie de Laure, enseignante atteinte d’un cancer en phase terminale. Au diable la clinique, elle choisit de passer ses derniers jours chez elle, en compagnie de ses deux frères, Soren et Simon, et de sa sœur Suzanna, présents pour l’assister jusqu’à la fin. Confinés à l’intérieur, leurs moindres faits et gestes sont projetés en gros plan à l’écran, grâce à des micros et caméras cachés. La dégradation de l’état physique de Laure apparaît ainsi de façon frappante. Alimentation à la paille pour éviter les fausses routes, escarres sur le dessus des pieds, crises de douleurs lancinantes : la maladie est présentée avec un réalisme cru, mais sans excès. S’y ajoutent les fluctuations de l’état psychologique, marquées par des trous de mémoire et une humeur instable, passant du rire léger aux larmes de détresse en un instant. À ce stade, l’équipe médicale est formelle : Laure ne peut plus bénéficier de l’aide à mourir – déjà légalisée dans la fiction – qu’elle avait sollicitée quelques semaines plus tôt, faute de pouvoir en réitérer sa demande en pleine conscience.
Alors qu’en France, la proposition de loi sur l’aide à mourir est entre les mains des députés, le spectacle de Tiphaine Raffier résonne à vif. Car L’hors-présence est moins une pièce sur l’expérience de la fin de vie que sur la façon dont elle est vécue par les proches, celles et ceux qui restent et doivent composer avec les dernières volontés de la mourante et leurs propres convictions. La pièce déroule ainsi deux premiers chapitres à l’esthétique documentaire, intitulés L’hors-champ, puis L’hors-la-loi. Loin de prendre parti, la metteuse en scène fait place à une pluralité de points de vue : de l’opposition frontale des deux frères – Soren étant favorable au pentobarbital et Simon, fervent défenseur du mystère de la vie – à l’indécision de la sœur – qui oscille entre les deux postures d’un bout à l’autre de la pièce. Face aux cris, crises de nerfs et affolement de Laure et de ses proches, incarnés avec justesse par les quatre interprètes, le corps médical représente la fermeté de la loi et l’aspect protocolaire de la prise en charge institutionnelle.
Au tournant de la troisième partie, titrée L’hors-jeu, la pièce prend de brusques virages esthétiques. D’abord le thriller psychologique, dévoilant l’identité de l’inconnue qui avait mis Laure et sa fratrie sur écoute ; puis vers le métaphysique, lorsque le décor, scindé en deux, ouvre un espace où Laure exprime, dans un monologue tout en justesse et en émotion, ses dernières volontés. Cette bascule entraîne la chute brutale de la tension installée par les deux premiers chapitres, comme pour offrir un lieu sûr aux personnages et au public après l’épreuve du réalisme. D’autres récits affluent alors. D’abord, L’Antéchrist au cœur de nos villages, une œuvre fictive au sujet d’une mystérieuse fontaine, librement inspirée de La Fontaine des lunatiques d’André de Richaud – dont Simon lit quelques passages au cours de la pièce. Telle une ombre planant sur la fratrie, le livre est progressivement investi d’un pouvoir quasi surnaturel par le frère cadet, au regard du drame qui frappe sa famille. Le texte convoque aussi le mythe d’Argos et des références liminales à Don Quichotte de Miguel de Cervantes et à La Montagne magique de Thomas Mann. Ces dernières, pourtant symboliques dans leur rapport à la maladie, restent étonnamment peu exploitées et apparaissent plutôt comme des digressions. Malgré ces égarements, L’hors-présence s’achève sur un carré de lumière de jour et reste une pièce féconde sur une question éminemment actuelle.
L’hors-présence ou Chimères du pays de Morsan de Tiphaine Raffier a été présenté du 4 au 10 juillet à la FabricA dans le cadre du Festival d’Avignon
⇢ du 23 septembre au 10 octobre au Théâtre Nanterre-Amandiers
⇢ le 14 octobre à L’Équinoxe, Châteauroux
⇢ du 3 au 5 novembre à La Comédie de Saint-Étienne
⇢ les 17 et 18 novembre à La Comédie de Clermont
⇢ les 25 et 26 novembre à La Comédie de Valence
⇢ du 1er au 5 décembre au Théâtre National Populaire, Villeurbanne
⇢ du 8 au 10 décembre au Nouveau Théâtre Besançon
⇢ du 7 au 14 janvier 2027 au Théâtre du Nord, Lille
⇢ du 27 au 30 janvier à La Criée, Marseille
⇢ du 3 au 12 février au Théâtre National de Strasbourg
⇢ le 18 février à La Comète, Châlons-en-Champagne
⇢ les 2 et 3 mars à la Scène nationale du Sud-Aquitain, Bayonne
⇢ les 8 et 9 mars au Parvis, Ibos
⇢ du 13 au 19 mars au Théâtre de la Cité, Toulouse
⇢ les 30 et 31 mars à La Coursive, La Rochelle
⇢ les 12 et 13 mai à la Maison de la Culture d’Amiens
⇢ du 19 au 22 mai au TNB, Rennes
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