Il arrive qu’à force de détours, le théâtre revienne au dénuement de ses origines : quelqu’un parle face à d’autres qui l’écoutent. Tel est le chemin qu’emprunte Julie Deliquet en portant à la scène La guerre n’a pas un visage de femme, texte de jeunesse de Svetlana Alexievitch, publié en 1985 et traduit en français en 2004. Cela n’a rien d’anecdotique quand on sait que l’autrice biélorusse et prix Nobel 2015 s’élance justement de la difficulté à dire, elle qui a fait du silence, de la parole empêchée et des mémoires étouffées par le récit officiel, la matière même de sa littérature.
Dans une scénographie reproduisant l’intérieur d’une Kommounalka – un appartement collectif soviétique –, neuf femmes prennent place sur des petites chaises en bois face aux spectateurs. Dans un premier temps, ces comédiennes nous regardent, un peu de crainte ou de tristesse dans les yeux, et des attitudes corporelles qui trahissent gêne, lassitude et fatigue. Si elles nous laissent le temps de les observer, peut-être nous apprivoisent-elles aussi. Petit carnet en main, Svetlana Alexievitch – campée ici par Blanche Ripoche – plante le cadre : « Tout ce que l’on sait de la guerre a été écrit par les hommes. » Puis elle lance le bal avec une première question. Les voix s’élancent, timides d’abord, puis plus libres. Des récits intimes de la guerre, vécue au féminin de part et d’autre de l’URSS, se déploient depuis des détails chargés de sens. Le point de bascule qui fait « qu’en une seconde, on ne reconnaît plus rien » ; la haine de l’ennemi ; la mort omniprésente qui, paradoxalement, rend plus vivant ; l’odeur du sang et de la chair brûlée ; la circulation du désir et la peur du viol ; la guerre qui s’achève mais reste dans les cœurs et les corps ; le difficile retour à la normale ; puis la culpabilité dont on charge les femmes, « salopes à soldats » ou « putes en uniformes » ; et enfin leur effacement immédiat, leur oubli orchestré. Tous ces souvenirs n’ont pas fait mémoire et encore moins histoire, puisque cette dernière se réécrit toujours en fonction des nécessités du présent. Les rapprochements avec l’actualité et l’invasion de l’Ukraine par la Russie sont d’autant plus saisissants que la pièce s’abstient de les faire.
Créer une chambre d’écoute depuis le silence est une lutte. L’immense justesse de la mise en scène de Julie Deliquet réside dans le fait qu’elle ne thématise pas cet enjeu : elle en fait une forme. Si chacune des actrices s’est vue attribuer un personnage avec son parcours, son caractère, ses positions et convictions, les répliques ne sont ni scriptées ni ordonnées. Charge à elles, chaque soir à nouveau, de se lancer pour faire exister sa voix au sein d’une polyphonie qui souligne les singularités au lieu d’unifier les expériences. Si l’urgence de dire est si palpable, c’est qu’elle n’est ni feinte, ni même jouée. La scénographie prolonge cet effet de réel. Peu exploitée, si ce n’est pour offrir un instant de pause hors-champ aux combattantes – tantôt dans la chambre tantôt dans la salle de bain –, ce merveilleux décor fonctionne comme un rappel : pas de fiction ici, mais la vie matérielle dans ce qu’elle a de plus simple et de plus politique.
Deux heures trente durant, une question revient en ritournelle : celle de la figure de l’autrice. Dans ses écrits, Svetlana Alexievitch n’a eu de cesse de conceptualiser sa démarche, de réfléchir à la fabrique de l’histoire et aux logiques de domination qui traversent la discipline. Le passage au plateau de ces réflexions ne se fait pas sans résistance. Est-ce parce que les interventions de son personnage s’accompagnent d’emphase et de didactisme là où toute la pièce y échappe ? Ou parce que l’injustice de la Grande Histoire est plus largement acceptée en 2026 qu’elle ne l’était en 1985 ? Possible, mais cette dissonance a aussi une autre source : le contexte culturel dans lequel la pièce s’inscrit. Avec le retour en force du journalisme gonzo et des réflexions « méta », on se prend ces temps-ci à rêver d’un art qui ferait crédit à l’intelligence des spectateurs et se ferait suffisamment confiance pour faire ce qu’il a à faire sans chercher à s’expliquer ou à se justifier.
La guerre n’a pas un visage de femme de Julie Deliquet, a été présenté du 21 au 31 janvier aux Célestins, Lyon
⇢ les 25 et 26 février à l’Espace Malraux, Chambéry
⇢ du 3 au 7 mars au Théâtre Dijon-Bourgogne
⇢ les 11 et 12 mars à la Comédie de Caen
⇢ les 18 et 19 mars au Grand R, La Roche-sur-Yon
⇢ le 27 mars à L’Archipel, Perpignan
⇢ du 31 mars au 3 avril au Théâtre de la Cité, Toulouse
⇢ du 8 au 10 avril à la Comédie de Reims
⇢ le 14 avril à la Ferme du Buisson, Noisiel
⇢ les 17 et 18 avril au EMC91, Saint-Michel-sur-Orge
⇢ du 22 au 24 avril au CDN de Besançon
⇢ les 28 et 29 avril à La rose des vents, Villeneuve-d’Ascq
⇢ le 5 mai à l'Équinoxe, Châteauroux
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