Silence de cathédrale. Au sol, une profusion de câbles, micros, enceintes et mixettes délimite un espace scénique quadrilatéral. De l’obscurité surgit le son d’un poste de radio. Au gré d’un zapping sur la bande FM, on attrape Phil Collins, Chopin ou un spot de pub pour Cdiscount. Le temps d’en sourire, une fréquence monotone et assourdissante coupe court au babillage de l’appareil. C’est le célèbre « la 440 Hz », hauteur de référence émise par les diapasons, qui guide orchestres et compositeurs. Norme à la fois tonale et sociale, la note, entêtante, proche d’un acouphène, ne quittera plus nos oreilles pendant les quarante-cinq prochaines minutes.
À la fois chorégraphe et moitié du duo qui interprète la pièce, Louison Valette a imaginé pour LA440 un espace réduit, défini par la présence du set-up électroacoustique. Ici, le son encourage le mouvement autant qu’il le réfrène, opère par intermittence comme force émancipatrice ou contrainte. D’un bout à l’autre de leur cage virtuelle, les deux interprètes tournent en rond comme des poissons dans un bocal. Leurs gestes sont mécaniques, réglés par une série de boucles sonores. Jambes droites, un bras fléchi vers le ciel et l’autre tendu vers l’horizon, comme les aiguilles d’un métronome. Pas de place pour la moindre variation. Sans interagir, les danseuses se démènent, prisonnières du diapason. Leurs corps se frôlent, gravitent l’un autour de l’autre, se tournent le dos, se font face mais jamais ne se touchent. Les visages sont impassibles, les regards durs et déterminés.
Un réveil sonne et l’aliénante fréquence est rompue. À intervalles réguliers, ce rappel strident transforme l’environnement sonore et la performance change de cap. Les corps se réveillent et entrent en dissonance. Les gestes se font plus vastes, plus souples. Les bras s’ouvrent grand puis se rétractent, craignant les possibles qui s’offrent à eux. Les jambes restent corsetées malgré l’élan en cours. C’est bien un marathon que propose ici Louison Valette, une course contre les sons qui orchestrent notre quotidien et standardisent notre rapport au réel.
À l’issue d’un va-et-vient entre contrainte et recherche d’un langage corporel, les interprètes quittent la zone dont elles étaient captives et activent le set-up électronique à leur disposition. Une galerie d’événements sonores se déploie : un piano désaccordé, le tintement d’une cuillère contre la porcelaine, la mélodie d’une boîte à musique, la voix d’un enfant qui apprend à lire. Avec quel son le corps résonne-t-il ? À quelle note est-il sensible ? L’inventaire se poursuit et les corps se laissent guider. Tantôt machinale tantôt leste, la gestuelle demeure dictée par les ondes. Reléguée au second plan, la fréquence du la poursuit son travail, enfouie désormais sous les strates sonores. Dans une ultime séquence, les deux femmes ralentissent la cadence et croisent enfin leurs regards. Le tandem abandonne sa cage et regagne l’obscurité sur un fade out à point nommé. Silence dans la salle, soulagement général.
LA440 de Louison Valette a été présenté le 10 septembre dans le cadre du festival Optimisme Ambiant aux Subs, Lyon
⇢ les 3 et 4 novembre dans le cadre du festival ZoneXP à la Maison de la Danse, Lyon
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