États-Unis, fin des années 1880 : un couple emménage pour l’été dans un vieux manoir à la campagne. Lui est médecin, elle vient d’accoucher. En proie à ce qu’on qualifierait aujourd’hui de « dépression périnatale », la jeune mère tente de convaincre son mari de la réalité de son mal-être. Pas compatissant pour un sou et un poil paternaliste, ce dernier conseille simplement à sa femme de se reposer, c’est-à-dire : ingurgiter sagement ses toniques et s’enfermer dans une chambre avec vue dégagée sur le jardin. Alors que les jours passent et que son état empire, cette dernière développe une obsession pour le papier peint jaune de sa chambre, persuadée que d’autres femmes se cachent sous la tapisserie, prisonnières du motif.
Cette histoire, dont s’empare la metteuse en scène Alix Reimer, fut imaginée par l’autrice Charlotte Perkins Gilman. Sur une trentaine de pages, la novelliste états-unienne raconte à la première personne les pérégrinations mentales de cette femme tout juste mère qui, suivant aveuglément les recommandations de son mari, se laisse peu à peu dévorer par une folie dévastatrice. Pour faire de la place à ce texte d’une puissance rare, Alix Reimer mise sur une mise en scène sobre. Le plateau est couvert de sable. Assise sur une chaise, la comédienne Marie Kauffmann donne corps au personnage à travers une interprétation tout en délicatesse. Derrière elle, deux pans d’un épais velours forment les contours d’une chambre exiguë. Musique et lumière, utilisées avec parcimonie, traduisent les sentiments intimes de la mère et son détachement du réel : quelques grésillements, des variations d’un orange chaud à des couleurs froides, bleutées. Sans fioritures, toute l’attention est donnée aux phrases intemporelles de l’écrivaine.
© Cédric MessemanneSi ce récit est si juste, c’est peut-être parce que Charlotte Perkins Gilman le tire de sa propre expérience. À la suite d’un accouchement, l’autrice se voit prescrire le même genre de traitement par son docteur. À l’époque, on interprétait ces symptômes comme le résultat d’une incapacité des femmes à être en phase avec leur rôle domestique. Pour se remettre dans le droit chemin, rien de plus simple : accepter qu’il n’y ait pas meilleure position que celle de mère et d’épouse. À son échelle, Charlotte Perkins Gilman a permis de prendre conscience du mépris de la médecine pour les femmes et des dangers d’un tel dédain. Pour rappel, on continuait en France de prescrire des lobotomies – aux conséquences dévastatrices et irréversibles – jusque dans les années 1980. Si on célèbre aujourd’hui Charlotte Perkins Gilman comme une importante autrice féministe du XXe siècle, on omet souvent les nombreuses positions racistes d’une femme convaincue de l’égalité des sexes comme de l’inégalité des « races ».
Loin d’ignorer ce passé, Alix Reimer choisit de l’aborder explicitement à travers une longue séquence d’introduction portée par Marie Kauffmann. La comédienne y assume une posture pédagogique, évoque les positions de la médecine à cette époque, le contexte d’écriture de ce texte et évidemment les théories racistes de son autrice. Sans détours, Alix Reimer fait ainsi face à une interrogation qui taraude la création contemporaine : que faire des récits dont les auteurs sont problématiques ? Les ignorer définitivement ? Se les réapproprier par l’écriture ? Les conserver intactes tout en les contextualisant ? Cette dernière possibilité est celle mise en avant par l’autrice Laure Murat dans son livre Toutes les époques sont dégueulasses. « La préface est le dispositif idéal pour mettre de l’intellect à la place de l’affect qui brouille les meilleurs esprits, et fournir des outils capables de transformer la souffrance et le ressentiment des groupes ciblés en objet de réflexion. […] À l’heure actuelle, je ne vois pas de meilleure solution pour reconnaître la nécessité de déconstruire la violence de certains textes, tout en évitant les écueils de la récriture. » Sans promettre de solution définitive, Alix Reimer renonce néanmoins au déni et ouvre un débat nécessaire.
Le Papier peint jaune d’Alix Reimer a été présenté les 8 et 9 avril dans le cadre du festival Mythos au CCNRB, Rennes
⇢ les 28 et 29 avril à La Passerelle, Saint-Brieuc
⇢ les 6 et 7 mai au Théâtre de Lorient
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