La Bretagne millénaire a tant à offrir : sa culture du chou, ses punks à chiens et ses mariages arrangés. De ces trois piliers, le compositeur Édouard Lalo (1823-1892) n’a décidé d’en conserver qu’un dans son unique grand opéra : le moins romantique. Nous sommes au Moyen Âge et la menace d’une guerre fait trembler la ville d’Ys, accrochée aux côtes bretonnes. Pour éviter le conflit, le roi offre une de ses deux filles à Karnac, le seigneur ennemi. Margared, la future mariée, confie à sa sœur Rozenn qu’elle a accepté à contrecœur : elle est amoureuse d’un militaire disparu en mer il y a peu. Or, sa sœur aussi est éprise d’un officier qui a disparu sur le même bateau. Naturellement, ces deux hommes n’en sont qu’un. Son retour brisera l’unité familiale, la noce et le traité de paix qui allait avec.
Même pour un opéra, Le Roi d’Ys affiche un taux élevé de trahisons et de quiproquos – et on ne vous dit rien du projet de vengeance contre le père ou de la menace de submersion du village. Avec ce bouquet de conspirations, Édouard Lalo et son librettiste Édouard Blau entendaient répondre aux grands drames lyriques wagnériens dont ils sont contemporains mais tiennent à se démarquer. Chez eux, la musique garde un rôle d’accompagnement et ne constitue pas une voix à part entière, comme cela est le cas dans les opéras du maître de Bayreuth.
Sous la baguette de Samy Rachid, l’Orchestre national de Mulhouse respecte cet ordre des choses et rend honneur au livret, de son ouverture grandiose à son final cataclysmique, en passant par les longs traits d’orgues et les vents unis qui accompagnent le blasphème au second acte. La distribution vocale n’est pas en reste, en particulier avec les prestations de Julien Henric dans le rôle de Mylio et Jean-Kristof Bouton dans celui de Karnac. Autre particularité du Roi d’Ys : privilégiant l’amour sororal à l’amour marital, Lalo réserve ses plus belles partitions à Margared (Anaïk Morel) et Rozenn (Lauranne Oliva), toutes deux époustouflantes de justesse et de puissance, notamment quand elles s’écharpent au sujet de ce sale Mylio dans l’acte II.
© Klara BeckAutre écart par rapport au modèle allemand : l’action, pourtant abondante, est ici ramassée dans le temps. Lalo et Blau racontent le doute, l’amour, la trahison et la rédemption en moins de deux heures, là où Wagner peut mettre quatre heures, sans entracte, à raconter l’entrée d’un bateau en port de Cornouailles. Une efficacité qui transparaît dans la mise en scène d’Olivier Py : par un jeu de plateau tournant, un palais devient un bateau et une écluse une chambre nuptiale.
Du metteur en scène et directeur du Théâtre du Châtelet, on retrouve ici bien des lubies. Celle pour le noir d’abord, piqué çà et là de blanc. Puis son goût pour les irruptions de chanteurs dans le public – sans doute un clin d’œil un rien ironique au Tristan et Isolde de Peter Sellars en 2005 à l’Opéra de Paris. Et enfin ses idées ingénieuses et élégantes : de grands panneaux de tôle grise ondulée qui ouvrent et closent le spectacle comme un couperet sur le fragile royaume d’Ys. On se retrouve à l’arrivée avec un opéra tout au service de sa distribution vocale, qui nous narre une histoire où sont évacuées les évidences de l’amour pour, à la place, « prendre le temps du malentendu », comme le formule le musicologue Camille Lienhard.
Le Roi d’Ys d’Olivier Py, programmé par l’Opéra du Rhin jusqu’au 19 mars à l’Opéra de Strasbourg
⇢ les 27 et 29 mars à la Filature, Mulhouse
Lire aussi
-
Chargement...

