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Il faut dire que les deux chorégraphes nourrissent une profonde complicité artistique. Depuis leur rencontre en 2005 au sein de la Batsheva Dance Company, le Français Léo Lérus a contribué à quelques-unes des pièces maîtresses de l’Israélienne Sharon Eyal. Lorsque le Ballet de l'Opéra national du Rhin lui a proposé de présenter une création inédite en regard de The Look (2019), pièce d’Eyal entrant cette année au répertoire, Lérus a songé à une « réponse qui agit en révélateur, en négatif de cette empreinte ». The Look et Ici forment ainsi un diptyque étonnant, en creux duquel se dessine l'éternelle ambivalence entre le « faire corps » et l’ardent désir de singularisation. 

 

D’un côté, le clair-obscur futuriste de Sharon Eyal. Au centre de la scène, un essaim de silhouettes sombres se détache de l'abîme. Tout n’est qu’indétermination dans ce décor de ténèbres : les justaucorps conçus par Rebecca Hytting floutent les genres, renforçant l’unité de ce corps collectif. Dix-sept danseur·euses ondulent sous un halo blafard au rythme de l’électro post-industrielle de l’Israélien Ori Lichtik. Traversés par une même pulsation, ils entonnent, avec une précision remarquable, une ritournelle saccadée faite de micro-gestes brusques et répétés – toujours en demi-pointe, la signature de Sharon Eyal. Cette masse organique parle-t-elle d’une seule voix ? Certain·es suffoquent, leur râle étouffé dans l’obscurité. Une tête, un bras jaillissent par endroits – quelques-un·es parviennent à se libérer brièvement. Mais s’iels s’isolent pour un pas de deux ou un échappé, c’est pour mieux fusionner l’instant d’après : The Look se situe précisément sur la ligne de crête reliant émancipation et appartenance au collectif. Nul besoin de narration pour faire ressentir cette tension : l’épure exprime ici une sensibilité à fleur de peau. 

 

En contrepoint, une création brûlante, tout droit sortie des entrailles de la terre. Baignée d’une lumière diffuse à la tonalité orangée, une danseuse s’avance vers nous d’un pas assuré. Ses muscles se crispent au rythme des percussions, le ka en créole, emblématique du Gwoka. À cette danse guadeloupéenne héritée des réunions nocturnes que tenaient les esclaves dans les plantations antillaises, Léo Lérus emprunte la tension entre équilibre et déséquilibre – le bigidi, qui signifie « chanceler » en créole. Avec une énergie brute, tout à la fois colère et apaisement, les douze danseur·euses font gronder la terre à coups de sauts et de piétinements. Les individualités se révèlent pour prendre place, à l’inverse des corps de The Look, contenus à l’extrême. La proposition de Lérus repose sur un principe d'improvisation inspiré des soirées Léwoz au cours desquelles musicien·nes, chanteur·euses, chœur et danseur·euses communient au rythme du Gwoka. Les réminiscences sonores du cyclone Maria, enregistrées par le chorégraphe en 2017, chargent l’atmosphère d’une menace sourde : face à ce danger sans visage, les danseur·euses font corps et résistent. À l’arrivée, ce diptyque En regard ne relie pas seulement deux signatures. Il marque l’heureuse rencontre entre l’univers classique du ballet, la danse contemporaine et les danses afro-caribéennes. De quoi faire germer l’espoir d’un répertoire plus inclusif et ouvert sur le monde. 

 


En regard : Ici / The Look de Sharon Eyal et Léo Lérus a été présenté les 18 et 19 septembre à la Filature, Mulhouse

 

⇢ du 26 au 29 septembre à l’Opéra de Strasbourg

⇢ du 28 avril au 4 mai au Théâtre de la Ville, Paris


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