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Quelque chose de puissant et toxique unit Lise et Paul, deux frères et sœur livrés à eux-mêmes dans l’appartement de leur mère mourante. Un amour très vache, en témoignent les torrents d’insultes qu’ils se jettent à la gueule. Une oisiveté malsaine aussi, qui s’illustre dans des lubies obscures, notamment un jeu bien à eux, « partir », que l’on devine comme une sorte de fuite dans l’imaginaire – les ados d’aujourd’hui parleraient de « shifting ». Au quotidien, ces deux ne peuvent vivre l’un sans l’autre, pris dans une hystérie continue qui magnétise leurs amis et souffre-douleur Agathe et Gérard, eux-mêmes épris de ce binôme destructeur. Tous les quatre, ils emménagent dans un vaste hôtel particulier, théâtre de leurs caprices, de leurs désordres affectifs et de leur refus farouche de grandir, jusqu’à l’implosion finale.

 

C’est ce petit drame juvénile, bizarre et malaisé, que narre Jean Cocteau dans son roman Les Enfants terribles en 1929, puis qu’il transpose au cinéma vingt ans plus tard, avec Jean-Pierre Melville à la réalisation. Dans le film, le poète vampirise le cinéaste, d’habitude assigné à des thrillers policiers, mais ici au service des extravagances surréalistes de Cocteau. Dans les années 1990, le compositeur américain Philip Glass, ponte du minimalisme, s’en saisit à son tour. Son Children of the Game est le troisième volet d’une trilogie en hommage au poète français et prend la forme d’un « opéra dansé » qui tournait encore en Europe il y a peu. L’Opéra de Lille confie aujourd’hui cette partition à un tandem allemand, le metteur en scène Matthias Piro et la scénographe et costumière Lisa Moro. Le duo, dans sa vingtaine et déjà plusieurs productions lyriques à son actif, a remisé la danse mais conservé le chant. Il en tire un show éruptif, claustrophobe et boosté à la vidéo, qui déborde lui-même d’une impatience toute adolescente.

 



© Simon Gosselin




Porté par un quatuor vocal à fleur de peau, cette adaptation permet à l’institution lyrique de convoquer des thèmes jeunes sous ses ors, une de ses mission phares. Et Les Enfants terribles en regorge. Ses héros sont des post-ados en crise, malmenés par leurs pulsions dans une ambiance de coloc’ polyamoureuse gentiment destroy. Son usage de la vidéo se rapporte au culte de l’image qui domine notre époque : une séquence préenregistrée suit les jeunes en vadrouille dans Lille, et la caméra au poing, manipulée par un Gérard narrateur-voyeur, renforce l'immersion dans l’espace scénique. Ses mouvements de caméra brusques, ainsi que les girations d’un plateau pivotant au centre de la scène, disent aussi les turbulences qui traversent ces jeunes gens et la psyché viciée du tandem star – la santé mentale est en vogue aujourd’hui.

 

Autre signe des temps modernes, plus amusant celui-là, Matthias Piro choisit d’affirmer ce qui demeurait implicite chez Cocteau et Melville, pudeur oblige. Le récit a pour point de départ un trauma originel : lors d'une bataille de boules de neige, Dargelos, bully ténébreux, atteint Paul en plein cœur avec une pierre, provoquant chez lui une difficulté respiratoire qui le clouera durablement au lit. Considérant la métaphore assez claire pour leur époque, Cocteau et Melville dépeignent la scène comme une simple bagarre de collégiens. Chez Piro, c’est le prétexte pour une séquence vidéo hivernale d’un homoérotisme consommé – la trend Heated rivalry n’a pas épargné l’opéra. La figure de Dargelos, spectre d’une homosexualité irrésolue (Cocteau ne l’évoquera que dans un ouvrage sous pseudo), réapparaît sous les traits d’Agathe, sosie androgyne judicieusement campé ici par Nikola Printz, mezzo-soprano non-binaire américain·e. Là aussi, Piro affirme les liens charnels sous-jacents entre les personnages : l’inceste entre Lise et Paul – la soprano tchèque Marie Smolka et le baryton franco-mexicain Sergio Villegas Galvain –, et une idylle entre Agathe et Paul. Cette dernière survient lors d’un croustillant interlude psychédélique, quand, un beau soir, tout ce petit monde se perche à l’acide (un épisode absent du film de 1950). Bain de lumière rouge, motion trail en vidéo, bad trip dans la baignoire : Gaspard Noé n’est pas loin. 

 



© Simon Gosselin




Des passages à l’acte donc, qui font basculer l’onirisme à papa de Cocteau dans un régime visuel plus extraverti. Mais s’ils prennent ces libertés, Lisa Moro et Matthias Piro restent raccord avec d’autres aspects de l’œuvre originale. La scénographie reprend les intérieurs encombrés et les moulures haussmanniennes du film, sur un mode « french vintage » – on peut voir un poster de Vivre sa vie de Godard dans la chambre de Paul. Quant aux boucles de Philip Glass, plus discrètes et tendres qu’à son habitude, elles sont sobrement rendues par un trio de pianos et fournissent un contrepoids harmonieux aux amitiés dysfonctionnelles qui se débattent sur scène. Cet équilibre s’emballera toutefois lors d’un final grand-guignol un rien précipité, une conclusion sanguinolente pour cet objet lyrique à la fois atypique et attendrissant. 

 

 

Les enfants terribles de Matthias Piro, a été présenté du 20 au 26 mars à l’Opéra de Lille

 

 

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