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Internet s’est transformé en un marécage brumeux pour quiconque cherche à distinguer le vrai du faux. La première puissance mondiale est dirigée par un ancien ponte du divertissement télévisé. Et le cirque médiatique et politique a relégué la véracité des faits et la fiabilité des sources aux oubliettes. Cette rupture avec le réel aurait de quoi nous entrainer dans un délire collectif, mais l’on peut désormais compter sur une nouvelle génération de perfomeur·ses, mise à l’honneur dans cette édition 2025 des Urbaines, et dont les formes, largement inspirées du cirque, du stand-up et du « meme », adoptent le rire comme outil de subversion radicale. 

 

Montée des régimes autoritaires, crise économique, polarisation du débat politique, les comparaisons entre notre présent contemporain et les années 1930 sont monnaie courante. Des décombres du début du XXème siècle, la performeuse et plasticienne française Gabrielle Levie extrait une joyeuseté : le boom des cirques itinérants. Avant la radio diffusion et la télévision, les spectacles de Pinder ou Bouglione constituaient le premier divertissement en Europe. Dans la salle comble du Musée des Beaux-Arts de Lausanne, l’artiste incarne pêle-mêle un Casse-noisette humanoïde tout droit sorti d’un film de Matthew Barney, une show-girl burlesque ou un zèbre déluré. Les changements de costumes, tous passés par le filtre de l’abstraction, sont exécutés dans une mystérieuse roulotte qui finira par imploser. En se référant à l’histoire du spectacle vivant, Gabrielle Levie interroge avec habileté la codification même de la discipline. D’où vient ce désir d’animaliser la différence ? Sur quel ressort problématique se forge la spectacularisation des corps non normatifs ? Dressée sur son carrosse tout terrain, la performeuse détourne l’iconographie nationale suisse comme française, et se paie au passage la tête des discours patriotiques ambiants. Parce que pourquoi pas ? 

 


 Winter Quarters, Gabrielle Levie, ©Margot Sparkes



UNE RIBAMBELLE DE CLOWNS 


De cette édition 2025, on gardera en tête la grande expressivité des visages, souvent peints de blanc. Chez le metteur en scène basé à Copenhague Skjold Rambow, une troupe de marins et de femmes de matelots au teint pâle errent dans la brume munis de lampes à huile et de brancards. Entre comédie musicale et cinéma muet, How To Play Piano : City Symphony, présentée au Théâtre Sevelin 36, manque de synchronicité et peine à camoufler ses maladresses. Sur la longueur, la pièce se révèle toutefois comme un spectacle rafraîchissant, entre drame et grotesque. La mer y est une masse abstraite et hostile, symbole de la grande incertitude qui nous hante. Non loin, à l’Arsenic, Jakob Wittkowsky tente en direct une variété de constructions scéniques et quelques agencements d’objets fétiches – rouleaux de scotchs et mètres enrouleurs. L’artiste, basé à Amsterdam, s’expose ainsi à toute l’intensité du drame d’être en public, soumis au regard critique et aux potentielles railleries. À cette galerie de clowns tristes mais courageux s’ajoute Malice, artiste résidant entre Beyrouth et Genève, dont la performance Sorry, This Was Meant to Be Funny, toujours à l’Arsenic, explore le silence comme lieu de résistance et la violence qui se larve dans l’humour. 

 

QUI A DIT CRINGE ? 

 

Comment parler d’humour en 2025 sans évoquer le « cringe » ? Dernièrement, le terme a envahi toutes les conversations, au point de servir de ponctuation. Même les médias mainstream se sont souciés du phénomène. Ils titrent, inquiets : « La cringe culture est-elle une nouvelle censure ? » Le spectacle phare de cette édition prouve le contraire : PJ HORNY, basée à Paris, invoque les spectres numériques des Sigma boys et Sigma girls – ces archétypes populaires sur TikTok valorisent une masculinité misogyne et une féminité antiféministe. Par la gêne à haute intensité, la performeuse démonte les discours masculinistes et propose un sketch théorique aux accents dystopiques – comme cette professeure d’université en segway qui fait répéter une version LGBT de l’alphabet à des élèves rendus stupides par ChatGPT. Dans une verve singulière, PERSONNAGE PRINCIPALE articule identity politics et absurde avec malice – le fait est rare, la salle conquise. Un peu plus tard dans la soirée, au sous-sol du Jazz-Bar, le double maléfique de PJ Horny, appelé Cringe Doctor, atteindra l’apogée du brain rot avec sa performance, alliage de danses virales et de cérémonie religieuse célébrée par un écran anthropomorphe, durant laquelle l’artiste transmute de simple consommatrice de vidéos en ligne au statut privilégié de créatrice de contenus. 

 


 City Simphony, Skjold Rambow © Margot Sparkes


Inévitablement, le numérique, ses effets délétères comme ses potentialités réjouissantes, structurent toutes les formes présentées. Mais il faut plonger dans la carcasse de béton de l’ancien cinéma El Dorado pour découvrir l’œuvre la plus frontale sur le sujet, que l’on doit au collectif londonien Capital City. À la fois concert, cinéma expérimental et performance narrative, Keep raconte la détresse d’un individu plongé dans le chaos urbain, aussi fragmenté et hostile que les architectures d’internet. Un show ultra dark, qui a le mérite de trancher avec le reste de la programmation. Pour nous éviter la syncope, à la surface, l’installation vidéo de Lupita Regiani est présentée dans le cadre d’une exposition collective à l’Espace Arlaud. Beaucoup plus ambivalente dans son usage du numérique, Motel Update prend la forme d'un jeu-vidéo. Le dispositif permet au visiteur de naviguer dans un hôtel décati, habité par un tas de bizarreries organiques et un lapin qui raconte son spleen. Ici, le numérique est le lieu du choix, de l’autonomie et de la poésie. Motel Update ouvre un horizon de compromis et fait office de capsule temporelle, loin du raffut du festival. 



 

Le festival Les Urbaines s’est déroulé du 5 au 7 décembre à Lausanne

L’exposition collective à l’Espace Arlaud est à visiter jusqu’au 14 décembre

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