« L’amour et ses épreuves » : en voilà un thème pour guider une saison lyrique ! Comme première « variation » autour de cet axe, Angers Nantes Opéra se penche sur « l’amour mortel » et ouvre le bal avec Orphée et Eurydice de Christoph Gluck, comme une évidence. Pour revisiter le mythe, le lieu a appointé Lorraine de Sagazan, artiste aux mises en scène bien trempées – sa dernière pièce, Chiens, creusait le mal au cœur de l’affaire « French Bukkake », des viols de masse survenus dans le cadre de tournages porno. Si ses spectacles antérieurs s’appuyaient déjà sur des ensembles vocaux ou instrumentaux au plateau, l’artiste dirige ici sa première création purement lyrique. Et quoi de mieux qu’Orphée et Eurydice pour explorer davantage les rapports de pouvoir homme/femme ? Côté « mortel » donc, on trouve Eurydice, l’héroïne mourant à deux reprises – parce qu’à l’opéra, on n’est jamais assez mort et que le deuil, on ne s’en lasse pas. Pour « l’amour », c’est Orphée qui s’y colle et devra arracher sa fiancée des Enfers après son décès par morsure de serpent – avant de la tuer à nouveau en posant les yeux sur elle, ce qui contrevient aux conditions établies par les dieux pour la ramener sur terre. Un happy end nous est tout de même offert par l’Amour – en personne ! – qui, prenant Orphée en pitié, ressuscite Eurydice, cette fois-ci définitivement et sans clause cachée dans le contrat.
Bien connue, l’histoire a été reprise par mille auteur·rices à travers les siècles, sous des angles variés. Dans Les Métamorphoses d’Ovide, le regard d’Orphée sur Eurydice est un geste irrépressible, exécuté par crainte de l’échec et dans la souffrance du deuil de l’amour. Dans L’inconsolable de Cesare Pavese, deux millénaires après, c’est un regard volontaire, meurtrier, mettant fin à une relation surintellectualisée qui ne redeviendra jamais ce qu’elle a été. Aujourd’hui, Lorraine de Sagazan transpose le mythe à l’ère des mouvements masculinistes et l’expose pour ce qu’il est : l’histoire d’un homme qui ne supporte pas de perdre le contrôle sur une femme et n’hésitera pas à tordre le réel pour le conserver – un peu comme on se retape la mâchoire à coups de marteau pour se looksmaxer.
Cette analogie, la metteuse en scène l’établit avant même que l’orchestre n’ait joué une note. Projeté sur le rideau, un adolescent face caméra déroule un argumentaire « d’incel » – rejet des femmes, solitude forcée – avant d’annoncer un attentat à la voiture bélier. Attentat dans lequel Eurydice trouve la mort, selon un texte projeté à la suite. L’opéra s’ouvre donc sur son enterrement, qui se tient dans une chapelle de tissu blanc en présence d’un chœur accoutré façon miss et cowboys. Mi funérailles, mi concours de beauté à Ciudad Juárez, la scène suggère que la défunte vient de quitter une société farouchement viriliste et patriarcale. On retrouvera cette foule aux accents américains tout le long du spectacle, d’abord couverte de bandages, puis arborant des visages difformes ou des musculatures stéroïdées pour souligner le grotesque de la culture qu’elle incarne. Quant à l’Amour, sa personnification contredit toute lecture romantique de la quête d’Orphée : le chrome de son épée se reflète dans les fleurs métalliques qui ornent le plateau.
© Jean-Louis FernandezAutre clef de compréhension de cette adaptation, la porte des Enfers prend la forme d’une vulve en fond de scène, expression de la vision déformée que cultive Orphée de sa mission. Car Eurydice n’est pas en enfer. Eurydice, et à travers elle toutes les femmes, c’est l’enfer. Pour mieux se plonger dans la psyché du héros, celui-ci est absent du plateau à l’acte III, lorsque les deux « amoureux » remontent à la surface. L’action se passerait donc dans sa tête, impression renforcée par la seconde mort d’Eurydice : éclairées d’un jaune vif, des coulées de slime vert fluo se forment dans le décor telles des fleuves toxiques prêts à engloutir les protagonistes.
À l’arrivée, le mythe prend un tout autre sens. Il devient le récit d’une femme émancipée des contingences liées à son genre – comme le suggère l’air qu’Eurydice entonne aux Enfers, « cet asile aimable et tranquille » –, puis ramenée de force dans une société qui la conspue. C’est en croyant bien faire – comme d’autres hommes frappent leur femme « pour leur bien » – qu’Orphée la délivre des Enfers et provoque, in fine, sa mort une seconde fois, en raison d’un simple regard impatient. Sans se targuer de révéler la véritable essence d’un récit millénaire, Lorraine de Sagazan met ici Orphée face à ses actes et à ses intentions, comme si on pouvait responsabiliser un personnage de mythologie.
Aussi ambitieuse soit-elle, cette relecture se déploie en harmonie parfaite avec la partition de Gluck. De son ouverture épique jusqu’aux accompagnements les plus délicats des chanteur·euses, Alphonse Cemin et l’orchestre national des Pays de la Loire délivrent une interprétation fidèle de l’œuvre composée en 1762. Les chœurs d’Angers Nantes Opéra, affublés de prothèses en tout genre, donnent une prestation déchirante, au même titre que Jenny Daviet (Eurydice) et Mariamielle Lamagat (Amour), qui lient à merveille chant et jeu de scène. Quant au rôle d’Orphée, indifféremment interprété par des hommes ou des femmes dans des versions antérieures, il revient ici au ténor Sahy Ratia. Sa voix, quasi juvénile, souligne l’immaturité sentimentale du personnage, et relève sans doute plus d’un choix de mise en scène que d’un souci d’équilibre vocal. On ressort de l’Opéra de Nantes ébahis et dérangés avec, en tête, les derniers mots que Lorraine de Sagazan projette avant le tomber de rideau : « Aucun regard n’est innocent. » Surtout quand on regarde le monde s’enfoncer dans une fange vert fluo.
Orphée et Eurydice par Lorraine de Sagazan et Alphonse Cemin, jusqu’au 18 octobre au Théâtre Graslin, Nantes
⇢ les 3 et 4 novembre au Grand-Théâtre, Angers
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