Enfant, la langue de Julie Botet lui débordait la bouche. Née avec une malformation congénitale, la chorégraphe a vécu avec un lymphangiome buccal avant de subir une glossectomie à l’âge de quatre ans. Une opération lourde qui a profondément affecté son rapport au corps et au langage. Lymph Blood Story 9424 revisite cette expérience entre images d’archives, textes et matière chorégraphique.
Elle est déjà là lorsque le public prend place à même la scène. Poupée effrayante en blouse d’hôpital et gants de latex, son regard est fixe sous les cils blancs, la bouche fuchsia tranche sur son visage. Sur le plateau, l’univers a tout de l’installation plastique contemporaine. Les barrières et échafaudages s’agencent dans une sorte de forteresse métallique – cabane d’enfant dévoyée, ponctuée d’écrans cathodiques et vidéos projetées où défilent des textes et des images médicales. D’abord inerte, le corps de la danseuse serpente au milieu du public, s’animant peu à peu en saccades, halètements et respirations jusqu’à laisser surgir la parole.
Comment grandit-on quand on est un enfant-monstre ? Dans un monde où l’on a de cesse de toujours plus modifier, normaliser, lisser les corps – la difformité est bien souvent condamnée à l’oubli ou à la fascination morbide. La chorégraphe revisite son expérience de l’anormalité comme celle d’un être chosifié et fragmenté. Le public se voit invité au bloc opératoire dans un cauchemar halluciné où le corps médical réifie l’enfant autant qu’il la sauve, l’intérieur du corps s’exhibe en images graphiques et énigmatiques, la parole des autres, toujours plus violente, s’égrène sur les écrans comme un texte de karaoké. En miroir, les vidéos familiales montrent la normalité de l’enfance : les jeux, les anniversaires. L’horrible et le banal se côtoient dans un même élan, jouant constamment avec l’absurde et un humour grinçant. Immergé·es à même la scène, les spectateur·ices sont tour à tour voyeur·euses, complices ou témoins empathiques de ce récit d’une enfance dépossédée de son propre corps.
Sauf qu’ici, c’est bien en tant que sujet que le corps pathologique s’exhibe. On respire lorsque « je » surgit soudain, disant la honte, le désir de disparaître et la colère salutaire. Depuis les gestes saccadés et cliniques d’un rapport chirurgical au corps, la danse se délie dans un solo de claquettes enragé et expiatoire. Julie Botet transforme le freak show en autobiographie, détournant les codes d’une forme qui expose les bêtes de foire autant qu’elle rend visible le hors-norme. Les images médicales font bientôt place aux portraits des freaks du début du XXe siècle, de Minnie Woolsey aux sœurs Snow (stars du Freaks de Tod Browning de 1932), un hommage qui inscrit la chorégraphe dans leur lignée autant qu’il réhabilite leur histoire.
Si les gestes chorégraphiques perdent parfois en puissance face à l’abondante matière vidéo, Lymph Blood Story 9424 déroule une performance fascinante où sincérité et nécessité éclipsent les longueurs. Évitant le pathos et les poncifs, Julie Botet célèbre l’anomalie et cultive le trouble, transformant l’expérience intime en un récit ambivalent dans lequel l’attraction, l’inconfort ou le dégoût sont autant de révélateurs des possibilités disruptives de l’anormalité. Dans une société surmédiatisée, qui pousse à l’uniformisation, où l’on va jusqu’à altérer nos propres visages, c’est peut-être chez les monstres que l’on trouvera encore ce qui nous reste d’humain.
Lymph Blood Story 9424 de Julie Botet sera présenté le 28 mai dans le cadre du festival June Events au Théâtre de l’Aquarium, Paris
Lire aussi
-
Chargement...

