Invité à créer dans la Cour d’honneur du palais des Papes en ouverture du Festival d’Avignon, Julien Gosselin sort le grand jeu et livre un spectacle total. Avec Maldoror, le metteur en scène construit une machine théâtrale complexe, structurée par les lignes directrices de son identité artistique, d’une précision saisissante. Conjuguant les œuvres de l’auteur chilien Roberto Bolaño et du franco-uruguayen Lautréamont, la pièce braque la caméra sur les origines communes de l’art et du mal, quitte à plonger dans le chaos.
De Roberto Bolaño, Julien Gosselin avait déjà adapté 2666 (2004). Dix ans plus tard, il convoque non pas un mais deux romans de l’écrivain dans un dispositif audiovisuel XXL structuré en trois parties. La première, basée sur La Littérature nazie en Amérique (1996), présente des figures fictives de la littérature pronazie en Amérique du Sud – terre d’exil réelle pour de nombreux sympathisants du IIIe Reich après la Seconde Guerre mondiale. À travers une succession d’entretiens avec des auteurs mourants ou leurs proches, la mise en scène distille les symboles de l’horreur réelle – croix gammées à l’écran, sur un drapeau ou en tatouage – dans la fiction théâtrale.
La deuxième partie suit le dernier personnage de l’anthologie, Alberto Ruiz-Tagle alias Carlos Wieder, protagoniste du roman Étoile distante (1996). Pseudo-poète autodidacte proche d’un groupe de jeunes universitaires chiliens (dont Bolaño lui-même) pendant le régime de Salvador Allende, il dévoile sa véritable identité lorsque le pays bascule dans la dictature en 1973. Pilote des forces aériennes militaires, Carlos Wieder commet des actes infâmes au nom d’une révolution poétique, dont le meurtre des deux sœurs Garmendia. Longtemps portées disparues du cercle des poètes de l’Université de Concepción, leurs corps ne sont retrouvés que vingt ans plus tard par une journaliste.
© Simon GosselinIl fallait bien au moins cinq heures à Julien Gosselin pour dérouler un récit aussi dense et complexe. Dans sa riche palette d’outils scénographiques, le metteur en scène emploie les grands moyens : écrans et décors d’intérieur mobiles, nuages de fumée, ambiance sonore angoissante, caméras embarquées et projections vidéo live. Un dispositif classique mais brillamment construit. Empruntant au film policier et documentaire, les transitions spatio-temporelles sont légendées à l’écran tandis que la colorisation des images varie pour mieux dessiner les allers-retours entre passé et présent de narration. D’un point de vue esthétique, le positionnement est beaucoup moins tranché. Et pour cause : pour une expérience toujours plus immersive, le public est invité à se fondre dans le décor de la seconde partie. Un verre à la main – un bar est ouvert sur scène – chacun et chacune peuvent suivre au plus près les comédiennes, les comédiens et les caméras, et prendre part au dilemme du poète tiraillé entre l’art et l’horreur.
Contrairement à de précédentes productions, on ne saurait reprocher ici au metteur en scène de cacher ses interprètes derrière ses décors ou en coulisses. La jeune équipe réunie dans Maldoror, déjà de haute volée, plonge sans hésiter dans les abîmes ouverts par Julien Gosselin. Des écrivains nazis accablés par la vieillesse et la maladie aux jeunes idéalistes chiliens prompts à refaire le monde par leurs discours autour d’un verre, chacun et chacune endossent des partitions diamétralement opposées, jonglent entre espagnol, allemand, italien, français et portugais, le tout en conservant une justesse remarquable. Sublimées par les caméras, certaines scènes sont d’un réalisme bluffant, à l’image de Jeanne Louis-Calixte incarnant une vieille femme interrogée sur sa fille Luz, bercée enfant par Hitler lui-même, devenue sympathisante nazie et amoureuse d’une trotskiste.
© Simon GosselinD’entrée de jeu, Julien Gosselin avait placé sa pièce sous les auspices de Lautréamont. Par deux fois, les mots du poète franco-uruguayen, auteur des Chants de Maldoror (1868), avertissaient le public à l’écran des horreurs à venir : « Dirige tes talons vers l’arrière et non vers l’avant. » Âmes sensibles, s’abstenir donc. Pourtant la troisième partie du spectacle ne semble faire triompher ni le mal, ni l’art. Après le meurtre de Carlos Wieder par un détective-justicier dans les années 1990 et les obsèques de Roberto Bolaño en 2003, la pièce s’achève par un discours enflammé sur les grandes figures de la poésie, après quoi les personnages s’engouffrent en silence sous la scène. Qui de l’art ou de l’obscurité a le dernier mot ? Plutôt que de choisir, Julien Gosselin embrasse le chaos et clôture son odyssée magistrale par une fin aux contours flous, sans résolution ni réconciliation.
Maldoror de Julien Gosselin, d’après Roberto Bolaño et Lautréamont, jusqu’au 12 juillet dans le cadre du Festival d’Avignon dans la Cour d’honneur du palais des Papes, Avignon
⇢ du 15 janvier au 6 février 2027 à l’Odéon Théâtre de l’Europe
⇢ les 13 et 14 février à la Maison de la Culture d’Amiens
⇢ du 20 au 23 mars à la Comédie de Genève (Suisse)
⇢ les 14 et 15 mai à De Singel, Anvers (Belgique)
⇢ en octobre à Onassis Stegi, Athènes (Grèce)
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