Après des années à Berlin, vous vous êtes relocalisé dans les montagnes en Suède, votre pays natal. À quoi ressemble votre vie là-bas ?
J’ai cherché un meilleur équilibre entre mon travail et ma vie personnelle et pour cela il me fallait quitter la bulle artistico-urbaine. Bien sûr, j’aime toujours la ville, je ne suis pas devenu un fermier hippie, mais je me sens mieux ainsi. Là où je vis désormais, j’ai acquis une ferme et je m’en occupe. Je fais du VTT de descente et je chasse. Ayant grandi dans un village dans le nord du pays, la chasse a toujours fait partie de ma vie. Ma socialisation dans le coin passe donc beaucoup par là. Comme partout en Europe, ce type de zone rurale s’est pas mal durci politiquement. Je le constate même auprès de ma famille. Certains sont routiers et, désormais, votent très à droite alors qu’ils ne sont pas racistes. Dans mon village, c’est avec des types de ce genre que je chasse. Récemment, ils m’ont confié leur perplexité, il y a 8 ans, en me voyant débarquer dans le coin. Sur Facebook, ils étaient tombés sur des photos de mon travail ou de moi en robe, ça les avait un peu rebutés. Mais finalement ça s’est bien passé. Deux d’entre eux sont même venus voir une de mes pièces à Stockholm. Ils ont trouvé cela « spécial » mais n’ont pas détesté. Cette relocalisation dans les montagnes m’a aussi permis d’aiguiser ma pratique artistique. Au fil des années, j’avais pris goût à des artifices de scène, des strobos, de la fumée. Depuis que je vis ici, j’ai un espace de travail et je suis revenu à l’essentiel : une boîte blanche, des scénos très simples, de l’acting. Et des masques aussi : bizarrement, tout est plus réaliste quand on en utilise. Tu projettes tes émotions dessus, tu n’observes pas celles que le comédien interprète.
Cela fait quinze ans que vous évoluez dans le théâtre. Vous venez pourtant des arts plastiques, de la vidéo, de la musique. Gardez-vous le même intérêt pour le médium ?
Oui, vraiment. Une expo, ce n’est pas le même rapport à une œuvre : si tu n’aimes pas, tu te casses. Une pièce, tu es un peu coincé, du moins jusqu’à l’entracte. Malgré cela, j’en étais venu à me lasser de mon propre travail, il fallait que je me renouvelle. Je suis devenu ce type d’artiste un peu sulfureux qui fait des pièces « extrêmes » et qu’on place dans sa saison pour se donner du crédit. Dans les grosses institutions, on m’a souvent programmé sur la petite scène, sans ressources, presque dans l’espoir que je ne fasse pas trop de bruit. Ce n’est pas le cas de l’Odéon qui m’a tout de suite invité sur sa grande scène.
Pendant ces années loin de la France, vous avez beaucoup joué en Pologne. Qu’y avez-vous fait et quelle était l’ambiance socio-politique quand vous y étiez ?
Je jouais un spectacle au moment où la droite nationaliste a quitté le pouvoir là-bas, en 2023. La pression avait été si forte pendant les huit années précédentes, que les gens de gauche à Varsovie avaient du mal à croire que c’était vraiment fini et parvenaient tout juste à se réjouir. Ils avaient pris l’habitude d’avoir un ennemi et de le combattre. Maintenant, ils craignent que cela ne revienne. Pendant ces huit ans de droite dure, le Nowy Teatr, l’endroit où je créais, n’a pas été inquiété. D’autres lieux ont vu leur direction changer, mais Krzysztof Warlikowski, son directeur, est resté en place et les pouvoirs publics l’ont laissé faire. Pour cette droite, c’était une façon de laisser penser qu’ils n’étaient pas aussi autoritaires qu’on le dit : « Regardez, on les laisse faire leur truc de gauche dans leur coin ». J’avais remarqué la même chose à Budapest, où un théâtre public avait gardé sa liberté sous Orbán.
À Varsovie, j’ai beaucoup travaillé avec Karol Radziszewski, un artiste et une figure queer locale. Il était très remonté contre la classe moyenne hétéro qui se dit gay-friendly tout en maintenant l’hétéronormativité en place. Il était aussi remonté contre le queerwashing : une marque célèbre lui avait proposé un juteux contrat pour s’associer à son image, qu’il a refusé. Tout cela se retrouve dans le spectacle qu’on a monté ensemble, Phobia où un gang de fag fighters casse la gueule à des hétéros façon Funny games de Michael Haneke. On a aussi beaucoup tourné en dérision ma propre identité : un artiste hétéro suédois cinquantenaire, mieux payé que les locaux, qui vient faire des pièces sur les problèmes du pays. Pour faire mes adieux à la Pologne, on a monté une performance dans une chambre d’hôtel : les Fag fighters tapent à ma porte, je leur dis qu’ils ressemblent aux Pussy Riots et ils me trucident. Mon travail avec Karol est sans doute un des plus « honnêtes » de ma carrière.

Scenes from a Marriage © Simon Gosselin
Depuis votre retour en Suède, vous explorez le patrimoine culturel de votre pays. La figure d’Ingmar Bergman, que vous adaptez aujourd’hui, a été remise en cause par le passé, en raison notamment de sa fascination, jeune, pour le nazisme et de ses opinions à droite. Quelle est sa place en Suède aujourd’hui ?
Il demeure incontournable et globalement respecté. Bien sûr, la génération d’artistes qui lui a succédé le détestait : des réalisateurs très à gauche, comme Bo Widerberg, ont eu Bergman comme enseignant et ça s’est très mal passé. Mais aujourd’hui, il n’est pas canceled. J’adore son cinéma, notamment Persona que j’aimerais aussi adapter, mais moins son théâtre. Scenes from a mariage a une place particulière en Suède. La légende veut qu’en 1973, la série ait entraîné une vague de divorces. Aucune statistique ne le prouve mais, en tout cas, mes parents ont divorcé peu après sa diffusion – ils n’avaient pourtant rien à voir avec les protagonistes, des universitaires lettrés. Bergman est un maître dans la dissection de la banalité du couple. Cette banalité, j’ai 53 ans et désormais, elle m’entoure : mes amis sont mariés, ils ont des enfants, il y a des tromperies, etc.
Dans une de ces « scènes de mariage » que dépeint la série, la violence conjugale éclate. Ce ressort dramatique est encore courant dans les années 1970, mais il ne passe plus aujourd’hui. Comment le représenter sur un plateau ?
Dans la pièce, j’en fais une métaphore de l’impossibilité de rompre avec l’idéologie de l’amour romantique, avec la monogamie, avec le cycle conjugal. Représenter la violence m’a toujours posé question et j’y porte un grand soin, ça n’a jamais été de la provocation gratuite. J’ai toujours veillé à alterner les registres. Conte d’amour jongle entre des phases où on s’en prend plein la gueule et des redescentes en musique. Scènes de mariage varie entre comédie, stupidité et violence psychologique. Mais aujourd’hui, plus encore qu’il y a 15 ans, ces paramètres sont à manipuler avec délicatesse. Un homme blanc qui met en scène des violences conjugales et familiales sur scène, est-il un symptôme du problème ou une solution ?
La question s’est posée très concrètement à l’occasion d’une autre de mes pièces, créée en 2019. Domestic violence est une performance de 5 heures, on y suit le quotidien d’un couple pendant qu’un pianiste joue près de la scène. On sait que la violence aura lieu, mais on ignore quand. Il était possible de quitter la salle et de revenir mais la plupart des spectateurs sont restés tout du long : par voyeurisme, m’ont dit certains, mais aussi par culpabilité, pour ne pas abandonner le personnage féminin. Une femme proche de mon cercle familial a vécu de telles violences et me disait que le pire, c’était l’attente. Au moins, une fois les coups tombés, on savait que ça n’arriverait plus pendant un moment. À l’époque où cela lui est arrivé, j’ai cédé moi-même au victim blaming : je n’acceptais pas qu’elle retourne constamment auprès de cet homme violent et la menaçait de ne plus l’aider. Il n’y a rien de pire. Je l’ai compris en faisant cette pièce. Des femmes victimes de violences sont venues la voir. Lors d’une rencontre, une d’entre elles a réagi : « Les violences conjugales, c’est exactement ce qui est montré là. Si les gens veulent pouvoir en parler, il faut qu’ils sachent ce que c’est. »

Scenes from a Marriage © Simon Gosselin
Vos travaux tapent fort dans des zones très sensibles. Vous autorisez-vous à être irresponsable ?
Dès qu’on commence à travailler ensemble, je le dis aux comédiens : il ne faut pas hésiter à franchir la ligne de ce qui est acceptable, ne pas avoir peur que ça rate. Après, bien sûr, il y a un réajustement. Moi-même, j’aime me demander, en sortant d’une pièce ou d’un film, si ce que j’ai vu était ou non moralement acceptable. Tant que possible, en tant qu’artiste, je ne m’autocensure pas. Je regrette qu’on soit si prudent aujourd’hui, qu’on ne parle pas, par exemple, de nos pires fantasmes, de nos pensées inavouables, de toutes ces fois où, dans notre vie, on ne s’est pas comporté convenablement avec certaines personnes. Les hipsters du quartier de Södermalm à Stockholm se veulent tous ultra corrects, mais si tu grattes un peu à la surface, ils sont tout aussi cruels.
Après le succès de Conte d’amour, vous aviez confié à Mouvement : « Si on nous aime trop, c’est qu’il y a un souci ». Pensez-vous toujours cela ?
Quand ton travail devient une « marque » en quelque sorte, il faut se méfier. Mais je suis content d’une chose : avec le temps, je ne rencontre presque plus de spectateur rejetant totalement mon travail. Dans les théâtres, à Paris ou ailleurs, quand on me reconnaît, les gens me disent plutôt : « J’ai vu votre pièce, c’était atroce, mais ça ne m’a jamais quitté. » C’est exactement ce que je recherche : amener les gens à rire de choses horribles, ou presque à apprécier la violence, et à se sentir mal par rapport à cela. Nous avons tous un rapport intime à la violence ou à la jalousie, ou à l’autodestruction, et c’est cet endroit que j’explore. Dans le cas de Scènes d’un mariage, je ne m’attends pas à ce que les spectateurs sortent de la pièce en rejetant d’un bloc l’amour conjugal, puis s’improvisent polyamoureux. Je préfère plutôt qu’ils s’apitoient sur le sort des personnages et sur le leur. Idéalement, j’aimerais que, une fois rentrés chez eux, des couples divorcent, ou qu’ils baisent comme des dingues.
Scenes from a Marriage de Markus Öhrn, du 20 mai au 7 juin à l’Odéon, Paris
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